Syrie

Jeu de la mort autour du barrage de Tabqa

Les Américains ont bombardé les salles de contrôle du plus grand barrage de Syrie. Un moyen de faire pression sur l’Etat islamique, au risque de provoquer une énorme catastrophe. Des milliers de personnes ont commencé à fuir

Douze milliards de mètres cubes d’eau prêts à se déverser… Dans l’Est de la Syrie, le gigantesque barrage de Tabqa, l’une des grandes fiertés du régime syrien, est au centre d’un jeu extrêmement dangereux qui met potentiellement en péril la vie de millions de personnes. La course contre la montre est engagée. C’est aujourd’hui affaire de trois semaines, peut-être moins. Avant que, dans le scénario le plus noir, une catastrophe de dimensions bibliques puisse survenir.

A une quarantaine de kilomètres à l’Est: la ville de Raqqa, devenue la «capitale» de l’organisation de l’Etat islamique il y a trois ans. C’est cette ville qu’ont aujourd’hui en point de mire les combattants des Forces démocratiques syriennes (FDS) une organisation principalement kurde, activement soutenue par les Américains. Sur la route de Raqqa, les combats font rage autour de la petite ville de Tabqa, et de son aéroport, qui serait désormais aux mains des assaillants.

Le barrage, lui, continue d’être contrôlé par les djihadistes. Haut de 60 mètres et long de plus de 4 kilomètres, le «barrage de l’Euphrate» permet depuis les années 70 d’irriguer et de fournir de l’électricité à toute la région, tout en formant l’imposant lac Assad.

Les salles de contrôle ont pris feu, et elles sont presque entièrement détruites.

C’est ce barrage qu’a pris pour cible, dimanche dernier, l’aviation américaine. Ou plus précisément, elle s’est attaquée, à quatre reprises, aux salles de contrôle du barrage qui encadrent la retenue d’eau. «Personne n’était présent à ce moment-là», explique Mohammad Khedhr, un activiste syrien fondateur du collectif Sound and Picture qui recueille des informations de première main dans la région grâce à un vaste réseau d’informateurs. «Mais les salles de contrôle ont pris feu, et elles sont presque entièrement détruites.»

L’Etat islamique lui-même a tourné une vidéo des destructions, provoquées semble-t-il par des bombes anti-abris souterrains, qui ont le pouvoir de toucher leur cible jusqu’à une profondeur de 7 mètres. Les images des djihadistes montrent clairement les débris des bombes qui ont perforé sans problème les installations.

Initiative inhabituelle prise par l’EI

Résultat: en l’absence de tout moyen de contrôle, le dispositif principal pour ouvrir les vannes du barrage est devenu inopérant. C’est là que le compte à rebours a démarré: en montant, l’eau risque de submerger le barrage, voire de le briser sous l’effet de la pression.

«Les gens de l’Etat islamique ont paniqué. Au point qu’ils ont pris une initiative tout à fait inhabituelle pour eux: ils ont décrété une trêve de quatre heures afin d’amener des ingénieurs sur place pour évaluer la situation», poursuit Mohammad Khedhr, qui a lui-même vécu de nombreuses années à Raqqa et qui a dû se réfugier à l’étranger depuis qu’il a été placé par les djihadistes de Daech sur la liste des hommes à abattre.

Message brutal des Américains?

Ahmed Al Hussein, le directeur actuel du barrage, faisait partie de cette délégation d’experts dépêchée par Daech. Mal lui en a pris. Comme l’a annoncé Sound and Picture, et comme le confirment plusieurs photos, il a été tué (très certainement par les Américains) alors qu’il se rendait sur les lieux. Au moins deux autres ingénieurs ont également perdu la vie, et cinq autres personnes ont été blessées.

Un message – brutal – adressé par les Américains, décidés à s’emparer du barrage au risque de prendre en otage les millions d’habitants de la vallée de l’Euphrate? D’autres moyens existent pour drainer l’eau et faire baisser la pression sur le barrage. Mais il faudrait amener sur place un générateur et d’autres équipements. Et le temps presse: ce dispositif de secours pourrait être lui-même submergé ces prochains jours par l’eau qui monte, et devenir à son tour inutilisable.

Des milliers de personnes en fuite

A Raqqa, où vivent plusieurs centaines de milliers de personnes, l’Etat islamique a alterné entre sa volonté de noircir le dessein des Américains et celle de ne pas alarmer la population, afin de ne pas voir la ville se vider. Rien n’y a pu: des milliers de personnes ont commencé à fuir vers les campagnes, autant pour échapper à d’éventuelles inondations que pour se mettre à l’abri des bombardements.

«L’Etat islamique n’a aucun intérêt à voir le barrage céder, même dans la vision apocalyptique qui est la leur», précise Mohammad Khedhr. D’abord, parce que Raqqa serait noyée sous les flots, mais aussi parce que l’eau toucherait également Deir Ezzor, leur autre place forte dans la région, destinée sans doute à devenir le principal lieu de repli après leur inéluctable défaite à Raqqa.

Soldats d’élite américains présents dans la région

D’ores et déjà, aux côtés des combattants du FDS, la présence de dizaines de soldats d’élite américains a été avérée dans la région. Leur progression vers Raqqa s’effectue au prix de nombreuses pertes humaines. Selon le décompte tenu par Sound and Picture, au moins 15 civils ont été tués, et 25 blessés, pour chaque kilomètre de terrain gagné par les assaillants. A Raqqa même, bombardée désormais de manière pratiquement quotidienne, l’Etat islamique aurait déjà retiré le gros de ses combattants étrangers pour les remplacer par des Syriens et des Irakiens prêts à mourir sur place.

«A une moindre échelle, la situation qui s’annonce sera comparable à celle de Mossoul», assure Mohammad Khedhr en référence à la deuxième ville d’Irak assiégée par une coalition internationale depuis octobre dernier. «Mais dès à présent, les Kurdes et les Américains ont détruit tout espoir que la population pouvait placer en eux.» Une confiance noyée même si le barrage de Tabqa résiste.


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