L’analyse des résultats du référendum constitutionnel en Turquie a fait l’effet d’une douche froide en Allemagne. Le oui a remporté 63% des suffrages des Turcs allemands, soit 12 points de plus qu’en Turquie même. A Dortmund, Essen, et dans les villes de l’ouest de la République fédérale, on a même atteint des pics allant jusqu’à près de 80% de oui. Berlin, avec 50% de partisans de la réforme, a enregistré le résultat le plus faible des treize consulats turcs d’Allemagne. La République fédérale, mais aussi les Pays-Bas, la Belgique ou l’Autriche (70% de oui) font ainsi figure de bastion du parti conservateur AKP, tandis que les Turcs américains ont voté à 80% contre la réforme. Les Turcs de Suisse n’ont été que 38% à voter oui.

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Aux dernières législatives déjà, 60% des Turcs d’Allemagne avaient voté pour le parti conservateur du président Erdogan, soit 10 points de plus qu’en Turquie même. L’Allemagne – «quatrième circonscription» du pays derrière Istanbul, Ankara et Izmir avec 1,4 million d’électeurs inscrits – est devenue au fil des élections un apport de voix indispensable au président turc.

«Presque schizophrène»

Ce soutien paradoxal souligne les limites de l’intégration de la communauté turque dans le pays. «Les Turcs allemands apprécient les avantages et la liberté que leur garantit la Constitution allemande. Pourtant, ils votent majoritairement pour une révision constitutionnelle qui restreindra ces mêmes libertés en Turquie même. C’est presque schizophrène», commente Detlef Pollack, sociologue des religions à l’Université de Münster. En juin 2016, il publiait les conclusions d’une étude réalisée auprès de 1200 Turcs d’Allemagne, montrant cette ambivalence. Selon cette étude, 90% des Turcs d’Allemagne disent aimer vivre en République fédérale. Mais 84% d’entre eux ne supportent plus que l’islam soit mis sur le banc des accusés après chaque attentat ou tentative d’attentat.

«L’amour-propre est à fleur de peau, confie le chercheur. Les Turcs d’Allemagne surtout ceux des deuxième et troisième générations se sentent incompris. Erdogan leur rend leur fierté. Beaucoup d’entre eux s’identifient aux succès économiques du gouvernement turc au cours des dernières années. Et beaucoup sont amers face au peu de soutien manifesté par les Européens et le gouvernement allemand envers les autorités turques après la tentative de putsch en juillet dernier.»

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Propagande turque

La propagande turque, exacerbée depuis la reconnaissance du génocide arménien par le Bundestag en juillet 2016, amplifie le phénomène. La majorité des Turcs d’Allemagne s’informe exclusivement via les médias turcs établis dans le pays, qui sont «encore plus conservateurs qu’en Turquie même», de l’avis de Detlef Pollack. «Le centre a disparu», regrette Kazim Erdogan, un psychologue d’origine turque qui vit depuis 40 ans à Berlin (et simple homonyme du président turc). «Qui n’est pas à 100% pour Recep Tayyip Erdogan est considéré comme un ennemi par ses adeptes», souligne-t-il.

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Le thérapeute est confronté quotidiennement aux dilemmes de la communauté turque allemande. Dans son petit bureau du quartier populaire de Neukölln, il tente d’apaiser les souffrances psychologiques d’une population déracinée: conflits familiaux, divorces, mariages forcés, difficultés à élever les enfants, à accepter la volonté d’indépendance des filles… «Pour les jeunes des deuxième et troisième générations, l’islam et la nation turque sont devenus des repères identitaires, même s’ils ne fréquentent pas assidûment les mosquées et ne connaissent guère de la Turquie que les vacances d’été.»

«L’intégration est un échec»

«Le problème, c’est la société allemande qui a fermé ses portes aux jeunes nés ici. Ce n’est pas leur faute s’ils ne s’intéressent pas à l’Allemagne mais à Erdogan», estime Bekir Yilmaz, le président de la communauté turque de Berlin. L’homme résume à lui seul les contradictions de la communauté turque d’Allemagne: soutien inconditionnel au président Erdogan en Turquie, il appartient en Allemagne au Parti social-démocrate et juge l’Allemagne «responsable du massacre des Arméniens».

Au lendemain du vote, la presse allemande s’alarme. «Ça fait mal, mais il faut bien le dire: on ne peut pas soutenir un système présidentiel autocratique, soutenir la peine de mort, l’emprisonnement de journalistes et d’opposants politiques et se plaindre de ne pas être accepté par les Allemands», souligne un éditorialiste du magazine Der Spiegel sur son site électronique. «Ces gens vivent dans une démocratie, en liberté et en sécurité, et votent pour l’abolition de la démocratie en Turquie. L’intégration est un échec», estime le magazine.