A deux semaines de la rentrée scolaire en Israël, le Ministère de l'éducation nationale a donné son imprimatur à des manuels d'histoire en rupture avec l'enseignement traditionnel, qui ne rendait compte des événements de ces cinquante dernières années qu'à travers le prisme de l'idéologie sioniste. Ces nouveaux livres, sans se détourner radicalement des mythes fondateurs de l'Etat d'Israël, cherchent néanmoins à rétablir les faits, à les ancrer dans leur contexte régional et à les présenter sous un jour plus crédible.

C'est ainsi que la guerre d'indépendance d'Israël (1948) n'apparaîtra plus aux élèves des établissements secondaires comme la victoire quasi miraculeuse du «petit nombre sur la multitude», mais bien comme la victoire d'une petite armée israélienne surentraînée et équipée d'armes modernes à la fin du conflit. Par ailleurs, les armées arabes, engagées dans l'offensive générale contre l'Etat d'Israël à peine proclamé, sont décrites en proie aux dissensions, sans réel commandement et sans stratégie commune. Incapables de traduire sur le terrain leurs velléités belliqueuses. Une autre vérité historique y est rétablie: les populations palestiniennes n'ont pas quitté leurs terres sous les injonctions de la Ligue arabe, dans l'espoir de revenir à la suite de la destruction de l'Etat d'Israël, comme le laissaient entendre les anciens manuels, mais elles ont bien pris la fuite de crainte des combats, ou furent poussées sur les routes de l'exil par les troupes israéliennes triomphantes.

Ces nouveaux livres d'histoire parlent de «Palestiniens» plutôt que d'«Arabes». Ils emploient aussi le terme arabe de Naqba pour désigner la «catastrophe nationale» palestinienne qui découle de la victoire des Israéliens. Un passage d'un de ces livres incite même les élèves à se mettre à la place des adolescents palestiniens de leur âge et à se demander comment ils auraient réagi et jugé le sionisme. «Nous sommes prêts maintenant à assumer des vérités pas toujours très agréables à enseigner et à écouter», souligne Michael Yaron, chargé de superviser la rédaction des livres d'histoire au Ministère de l'éducation nationale. «L'enseignement a évolué et ne vise plus à refléter une image partisane, mais à faire réfléchir. Il n'est plus possible d'oblitérer l'histoire palestinienne», ajoute-t-il. Michael Yaron est depuis cinq ans à ce poste au Ministère de l'éducation nationale. Cela signifie qu'il avait déjà ordonné la révision des livres d'histoire sous le gouvernement de droite de Benjamin Netanyahou.

«Opération esthétique»

Toutefois, Avi Salomonovich, professeur d'histoire au lycée René Cassin à Jérusalem-Ouest, tient à ramener «les choses à leurs véritables proportions». Il ne voit dans les «changements» de ces manuels scolaires qu'une «opération esthétique», et non pas cette grande remise en cause annoncée sur le ton du «sensationnalisme» par les médias étrangers. «On ne pouvait tout simplement plus continuer à enseigner l'histoire comme il y a cinquante ans», affirme-t-il. L'opinion de Claudine Nataf, enseignante dans le même établissement secondaire, est totalement différente: «Cela va marquer un tournant dans l'enseignement. On ose à présent démystifier.» Puis elle précise le fond de sa pensée: «Il y a dans ce pays une culture de la mort. Du genre: comme il est beau de mourir pour sa patrie! En démystifiant, on va permettre aux élèves de prendre conscience que les seules valeurs qui vaillent sont celles de la vie.»

Dans le climat de réconciliation des Accords d'Oslo, Israéliens et Palestiniens s'étaient promis de mettre fin à «l'enseignement de la haine». Les nouveaux manuels d'histoire israéliens constituent un pas dans cette direction. En revanche les livres utilisés dans les écoles palestiniennes, encore tous en provenance d'Egypte ou de Jordanie, ne mentionnent jamais Israël et dégagent souvent des relents d'antisémitisme. Au Ministère palestinien de l'éducation et de la culture, on se dit conscient du problème: «Nous sommes en train de rédiger nos propres ouvrages. Ce seront les premiers de notre histoire!»