Ukraine

Ces jeunes de Maïdan devenus volontaires à l’est

Au nord de Lougansk, le bataillon Aïdar, troupe irrégulière à l’aura très forte dans la société ukrainienne, résiste aux attaques incessantes du camp pro-russe. Des hommes et des femmes ont quitté la vie civile pour se battre

Ces jeunes de Maïdan devenus volontaires à l’est

Ukraine Près de Lougansk, le bataillon Aïdar résiste aux attaques incessantes du camp pro-russe

Des militants, hommes et femmes, se sont muésen combattants

Matin d’octobre à Shchastya, un char ukrainien s’arrache du bois et s’avance vers la rivière Severski-Donets. Soudain, une onde de choc vrille les tympans et enlève aux arbres leurs feuilles rousses, tandis que l’acier se déverse là-bas, de l’autre côté du pont. La réplique est immédiate: des missiles Grad s’écrasent dans un diamètre incertain. Sur le macadam, la défense ukrainienne paraît vaine, deux soldats, planqués derrière des sacs de sable et la carcasse bleue d’une Lada break désossée. Cigarette aux lèvres, Beret, un officier du bataillon Aïdar, trompe la mort en marchant sur l’avenue, alors que depuis quelques heures, un sniper sème la panique dans la ville.

A Shchastya, nom qui veut dire «bonheur» en russe et en ukrainien, le cessez-le-feu de Minsk du 5 septembre est une vaste blague. La ville aimante les combats entre les séparatistes de Lougansk et l’armée qui contrôle les étendues agricoles du nord de la province. La ville est tenue par le bataillon Aïdar, une de ces 34 formations de volontaires qui ferraillent avec l’armée.

Désormais, ils sont plus de 600, venus de toute l’Ukraine. Quelques vétérans aguerris, mais surtout beaucoup de civils, des garçons, quelques filles, venus de Lougansk, de Kiev ou de l’ouest de l’Ukraine. Au cours de l’été, 80 volontaires du bataillon Aïdar, probablement le plus exposé, ont été tués, 250 blessés, donnant à cette troupe inexpérimentée une aura particulière à l’arrière.

«Je sens que quelque chose se trame là-bas, pointe Beret, du bout du doigt. Les terroristes veulent récupérer l’usine, là, mais elle contient tellement de produits chimiques que s’ils tirent dessus, il y aura un second Tchernobyl!» La centrale électrique Lougansk TES, qui surmonte la ligne de démarcation, fournit généralement Lougansk, à 10 km de là. Elle est en effet devenue un objectif stratégique des pro-russes.

Sous ses longues cheminées, des jeunes soldats d’Aïdar fument, boivent du café au soleil, et quand la canonnade se fait trop proche, s’enfoncent dans les entrailles de la centrale. «Voilà, c’est notre bunker, c’est là qu’on habite», explique Mikhas, sergent d’une unité mixte de 12 combattants.

Il y a un an, lorsque les manifestations ont débuté sur la place Maïdan à Kiev, Mikhas, jeune avocat de 27 ans, s’apprêtait à devenir directeur d’usine. A Voronej. En Russie. «Quand j’ai vu ce qui s’est passé, j’ai tout lâché, je suis revenu à Kiev, raconte-t-il. Dès le départ, j’avais le sentiment que tout ça allait mener à une guerre de libération. Mais autour de moi, tu crois qu’on est tous soldats?»

Bijan, 24 ans, lui renvoie un sourire, appuyé sur sa Kalachnikov. D’origine tadjike, il est biologiste à Kiev. Viktor est mécanicien, Walkyria étudiante en médecine. Vita, petite blonde à couettes de 18 ans, une des plus courageuses tireuses du bataillon, apprenait la programmation informatique à Vinnytsia (centre). Leur point commun? Etre des enfants de la révolution ukrainienne, comme beaucoup de jeunes d’Aïdar.

«Beaucoup, ici, ont traversé Maïdan d’une façon ou d’une autre. On a tous commencé à se battre pour notre terre en novembre dernier, insiste Mikhas. La guerre, aujourd’hui, est la continuation de ce qui s’est passé en février.» Pour Vita, «la tension avec la Russie, était déjà là avant. Maïdan a permis de clarifier la donne. Ici, ce n’est pas une guerre contre Donetsk et Lougansk, c’est une guerre contre la Russie de Poutine, et surtout pas contre le peuple russe.»

Pour Mikhas, «il n’y a jamais eu d’accord de paix, car les Russes ont contre-attaqué immédiatement après.» Les Russes? «Oui, bien sûr, on se bat contre l’armée russe, insiste-t-il. Lors des combats, on a récupéré des équipements avec des mentions de l’armée, et quand on fait des prisonniers, certains ont des passeports russes et des documents militaires.»

Le 8 septembre, le bataillon Aïdar a fait l’objet d’un rapport d’Amnesty International dénonçant des «crimes de guerre» dans les zones reprises durant l’été aux séparatistes. Le document évoque «des enlèvements, des détentions illégales, des mauvais traitements, des vols et de possibles exécutions», sans preuves formelles pour ces dernières.

«Bien sûr, on n’est pas une armée régulière. Hier, on a arrêté deux types de 18 et 20 ans qui faisaient des corrections de tirs. Pas de pitié, on les amène au SBU [services de sécurité], rétorque Mikhas. Mais je peux vous assurer qu’aucun combattant n’a commis de crime contre l’humanité. Les Russes essaient de nous assimiler à une armée de SS.»

Un des aspects les plus étranges de cette guerre est de voir des civils, bien plus motivés que les soldats eux-mêmes, assurer l’arme à la main la défense du territoire. «On va se battre ici comme autrefois contre les Allemands, si jamais les Russes continuent à venir ici, s’enflamme Bijan. On a juste besoin d’armes et que l’Ouest arrête d’en fournir à Poutine.»

Mikhas en est persuadé: «En Europe tout le monde pense que la guerre est très loin; mais vous ne comprenez pas que l’objectif de cette guerre est de changer le monde, votre monde aussi. Et si on ne se défend pas ici, la guerre ira à l’Ouest, un jour ou l’autre.»

«C’est une guerre contre la Russie de Poutine, et surtout pas contrele peuple russe»

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