«Notre visite à Hiroshima honorera tous ceux qui ont péri pendant la Seconde guerre mondiale et réaffirmera notre vision partagée d’un monde sans armes nucléaires.» Arrivé au Japon mercredi, le président américain Barack Obama a d’emblée donné le ton peu avant une réunion du G7 et à quelques heures d’une visite historique prévue vendredi dans la ville japonaise rasée par une bombe atomique larguée par le bombardier américain Enola Gay le 6 août 1945. Le geste sera sans doute salué aux Etats-Unis, mais il sera insuffisant pour rassurer Erika Gregory.

Directrice de N Square, une organisation à but non lucratif se battant pour un monde dénucléarisé, elle estime que septante ans après Hiroshima, la menace atomique s’est même intensifiée. Les citoyens étaient très conscients des risques liés aux armes nucléaires au cours de la Guerre froide. Des événements comme la crise des missiles de Cuba en 1962 y avaient contribué. Aujourd’hui toutefois, elle constate un «manque choquant de compréhension» du problème alors que l’instabilité géopolitique du monde et le terrorisme international augmentent les risques de cataclysme nucléaire.

17 000 têtes nucléaires

Pour Erika Gregory, les spécialistes du nucléaire fonctionnent en milieux fermés. Dans la culture populaire, la sécurité nucléaire n’apparaît plus comme un problème prioritaire contrairement au changement climatique, aux bas salaires et à l’explosion des inégalités. «Les plus anciens pensent que la chute du Mur de Berlin a tout réglé. Les plus jeunes sont surpris d’apprendre qu’il y a quelque 17 000 armes nucléaires à travers le monde et que chacune d’elles a une puissance de feu supérieure à toutes les armes utilisées par tous les pays belligérants réunis durant la Seconde Guerre mondiale. Dans les années 1980, il y avait des marches anti-nucléaires. Maintenant, il faut être honnête: les institutions ont échoué à sensibiliser au risque nucléaire. Plus de 2000 tonnes de matières fissiles ont échappé à tout contrôle et pourraient alimenter des groupes terroristes par le biais du marché noir.»

N Square s’évertue à ressusciter le débat. «Cela passe par un nouveau mode de communication et la culture», relève Erika Gregory. La société new-yorkaise Games for Change a été sollicitée pour contribuer à l’effort. Sa présidente Susanna Pollack le souligne: «Par le biais d’un concours, nous avons poussé à la création d’un jeu vidéo dont le narratif tourne autour du risque nucléaire. Cela devrait avoir un impact social et comportemental important, surtout auprès des jeunes.» Récemment, N Square a présenté au festival de Tribeca à Manhattan le film «Command and Control» de Robert Kenner tiré d’un ouvrage d’Eric Schlosser. L’œuvre montre que malgré les progrès techniques et une supervision qualifiée d’infaillible, le risque de catastrophe nucléaire est permanent. Le film raconte le grave accident de Damascus, dans l’Arkansas, intervenu le 18 septembre 1980. Une mauvaise manipulation de l’équipe de maintenance de la plus puissante tête nucléaire jamais construite par les Etats-Unis, Titan II, une bombe de 9 mégatonnes, (la bombe d’Hiroshima était de 15 kilotonnes…) provoque une fuite d’un produit oxydant. On craint un cataclysme nucléaire. Le danger est telle qu’on pense un instant annuler la convention démocrate de l’État d’Arkansas pour la présidentielle de 1980, qui se tient à Hot Springs, à 150 kilomètres du site. Les responsables militaires sont dépassés par les événements. Le site abritant la bombe finit par exploser. Un instant introuvable, la tête nucléaire, par chance, n’avait pas détonné.

L’accident de Damascus n’est que le plus spectaculaire parmi des milliers d’incidents dont le public n’a jamais connaissance. En 1961, un bombardier B-52 s’enflamme en plein vol au-dessus de la Caroline du Nord. Il a deux bombes thermonucléaires à bord dont l’une est pleinement opérationnelle. La procédure de détonation est interrompue de justesse.

Pour Nsquare, il est impératif de promouvoir l’innovation en espérant susciter des idées révolutionnaires permettant de marquer une rupture historique avec l’ère nucléaire. Dans ce sens, elle collabore avec la Silicon Valley et le Département américain de la Science. Erika Gregory espère pouvoir nourrir une ambition de l’envergure du projet de mission vers la lune lancée par John F. Kennedy. «Les scientifiques doivent travailler à développer d’autres choses que des armes nucléaires, des choses beaucoup plus utiles à l’humanité afin que d’ici à 2045 nous ayons passé le stade où de telles armes seront encore nécessaires.»