En 2020, le mariage forcé des enfants est plus que jamais une réalité. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, 17% des mineures sont mariées. A l’occasion de la Journée internationale de la fille, l’association suisse Terre des hommes (Tdh) dénonce cette pratique dramatique, très courante dans les camps de réfugiés syriens. Un fléau grandissant qui force chaque année de plus en plus de jeunes mineures à se marier avec un inconnu souvent bien plus âgé.

Dans les communautés réfugiées syriennes, une fille reçoit sa première proposition en moyenne à 14 ans et demi. Les familles syriennes qui fuient leur pays se réfugient principalement au Liban ou en Jordanie. Là-bas, immeubles abandonnés ou en construction font office de gîte, car les réfugiés «n’ont pas droit à des camps, ils habitent là où ils peuvent» précise Xavier Colin, ambassadeur de l’organisation. Démunies, dans une précarité totale, ces familles choisissent de marier leurs filles avec l’espoir qu’elles seront protégées financièrement et socialement par le mari. La réalité est pourtant tout autre.

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Le désastre du mariage d’enfants

«Le mariage précoce prive les enfants d’éducation et met en péril leur santé. C’est une situation compliquée et dramatique qui existe encore dans beaucoup de pays» déplore Marta Gil Gonzalez, coordinatrice régionale du programme Accès à la justice pour les enfants (Tdh) et basée en Jordanie. Sans âge minimum légal, ces fillettes peuvent être mariées avec des hommes bien plus âgés qu’elles et perdent contact avec leur famille.

Une fois l’union prononcée, même si elle n’est pas officielle, le mari souhaite généralement avoir un enfant. Le juge validera l’union à sa naissance. Dans l’étude menée par Terre des hommes, «certaines des participantes ont décrit le choc et la détresse causés par leur premier rapport sexuel, évoqué comme un viol conjugal. Elles ont subi des violences physiques, verbales et émotionnelles.» «Ici, la grande particularité est celle de la rencontre de la sexualité chez les très jeunes, explique Pascal Roman, professeur de psychologie clinique à l’Université de Lausanne. Dans un développement «normal», l’enfant va le découvrir progressivement; dans le cas présent, c’est un vécu possiblement étrange, voire traumatique qui ne prend pas de sens pour ces jeunes filles si ce n’est celui de la contrainte et de la soumission. Pour elles, c’est un devoir d’accepter cette situation.»

Une grossesse précoce présente également des risques pour une enfant de moins de 16 ans ainsi que pour son bébé. Les jeunes mamans n’ont ensuite «aucune idée de la façon dont il faut gérer un enfant, elles découvrent la parentalité à 14 ans», commente Sophie Coelho, spécialiste en protection de l’enfance. Subitement épouses et mères, elles laissent ensuite leurs jeunes enfants seuls à la maison pour aller travailler.

Beaucoup d’adolescentes sont déjà divorcées. Mais les femmes n’ont pas ce droit, c’est le mari qui le décide s’il ne veut plus de son épouse. Marta Gil Gonzalez explique que «le mariage expose les jeunes femmes à des exclusions sociales, mais le divorce est encore pire. Divorcées à 15 ou 16 ans, elles sont une honte pour la communauté.» Pascal Roman précise: «Elles peuvent se trouver tiraillées entre sauver leur peau et demeurer dans la loyauté familiale et culturelle. Prises dans des conflits de valeur, elles ont peur d’atteindre l’intégrité du groupe familial et culturel au risque de l’exclusion. C’est la clé pour comprendre la grande difficulté de ces jeunes filles à trouver un chemin suffisamment apaisé.» De plus, les jeunes Syriens sont rarement scolarisés, les filles encore moins. «Cela fragilise le rapport au monde et la capacité de développer des positions critiques sur soi et sur les autres. Le fait de ne pas avoir accès à l’instruction maintient dans une forme de dépendance.»

Implication de Terre des hommes

Terre des hommes œuvre pour la protection de ces enfants de façon juridique, psychologique et éducative. L’ONG s’assure de la santé mentale et physique de ces jeunes mariées ou en passe de l’être et les sensibilise à ce sujet et à ses dangers. «Nous travaillons avec des avocats et des juges dans le cadre de nos interventions en matière d’accès à la justice pour les enfants et nous avons déjà réussi à empêcher des mariages précoces. Mais notre travail ne s’arrête pas là: même si le mariage a pu être évité, on continue à travailler avec la famille afin que cela ne se reproduise pas. C’est très satisfaisant quand les familles et leurs filles ont la possibilité de dire non», précise Marta Gil Gonzalez. Si un mariage a déjà été prononcé, les services sont maintenus, car le suivi est d’autant plus important pour la jeune femme.

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L’ONG travaille sur plusieurs niveaux: avec les enfants, les familles, les communautés et les gouvernements. «Nous développons les compétences des filles et organisons des sessions de conseils juridiques dans des espaces protégés où elles peuvent parler librement, renforcer leur confiance en soi et être informées sur leurs droits pour faire face à des situations difficiles.» Terre des hommes accompagne les familles par la médiation, afin de leur faire prendre conscience des enjeux. Les mères ont souvent vécu elles-mêmes un mariage arrangé. Puis, un exercice de sensibilisation doit se faire au sein de la communauté, son chef ayant le pouvoir de décision. Accompagné du Ministère de la justice et de la protection de l’enfance, Tdh leur démontre les risques du mariage pour les enfants et les avantages d’avoir des jeunes qui vont à l’école. Un travail à long terme, que ce soit au Liban, en Jordanie ou dans d’autres pays du monde comme le Mali ou la Palestine, afin de laisser aux jeunes filles la possibilité de définir leur avenir.