Il y a encore un an, Molka Benzarti affichait un look sportif et une coupe au carré. Aujourd’hui, un hidjab enserre de près le visage de cette pétillante lycéenne, sa djellaba descend jusqu’au sol, des gants recouvrent ses mains. Et quand elle aura bouclé le lycée, elle portera le niqab, si sa fac le permet. Suivant l’exemple de son frère aîné, et celui de nombreux jeunes Tunisiens après la révolution, Molka veut «devenir salafiste». «Je suis encore sur le chemin. Je fais toujours des choses que je ne devrais pas, comme parler et rire avec des garçons», explique-t-elle, tout en s’activant au bon déroulement de la leçon de religion que son association, An Nassiha (le Conseil), tient dans le grand parc de Tunis, en ce samedi ensoleillé. «Il vaut mieux passer sa jeunesse à pratiquer et à penser à dieu plutôt que de se réveiller quand on est vieux», résume Molka.

Depuis quelques mois, An Nassiha, mouvement de prédication salafiste, multiplie les réunions en plein air. «Le projet date d’avant la révolution, mais sous Ben Ali on ne pouvait pas agir», explique Molka, qui se sent mieux dans sa peau maintenant: «Avant, je me sentais tout le temps coupable. Aujour­d’hui, ce n’est plus la peur qui m’anime, mais l’amour.»

La voie de l’apaisement

C’est aussi après le 14 janvier qu’Anis s’est plongé dans la religion. Après la révolution, qu’il a activement suivie sur Facebook, cet étudiant en prépa ingénieur de 22 ans a continué à passer ses nuits sur le réseau social. Un soir, un de ses amis partage un article sur la barbe. «J’ai lu, les arguments m’ont convaincu», explique le jeune homme, le jogging Puma rentré dans les chaussettes, puisque les textes sacrés «prescrivent aux hommes de porter le pantalon au-dessus de la cheville». «L’ancien régime a fait la guerre à l’islam, il ne nous a pas laissé la chance de connaître notre religion», estime Anis, qui regrette que «beaucoup de jeunes soient influencés par la façon de vivre à l’occidentale». Lui a trouvé, dans sa nouvelle vie, l’apaisement. «J’étais mort avant, perturbé moralement. Maintenant, je ressens la joie de vivre, j’ai la stabilité et des réponses précises à mes questions.»

Le salafisme «scientifique»

Les premiers mois, alors qu’il étudiait loin de sa famille, il a été tenté par le djihadisme. Son grand frère l’a finalement convaincu «que ce n’était pas le vrai salafisme». Il est désormais sur la ligne de Béchir ben Hassane: ce cheikh, qui a vécu en France, est le chef de file du salafisme dit «scientifique». Une mouvance qui rejette la violence et tolère le cadre démocratique. Comme beaucoup des dizaines de milliers d’adeptes que compterait cette branche, de loin la plus importante en Tunisie, Anis a voté pour Ennahda, le parti islamiste désormais dominant au pouvoir. «On a des désaccords, mais ils sont nos frères, ils veulent le bien pour l’islam. C’est un point d’appui pour le projet islamique.» Ennahda cherche aussi à entretenir de bonnes relations avec ces salafistes. «Ce qui a changé chez Ennahda, c’est le discours politique, l’adhésion à la démocratie. Mais sur le plan idéologique, le parti est proche de la pensée salafiste scientifique. S’il entre en conflit avec eux, il se discréditera auprès d’une partie de sa base», analyse Alaya Allani, spécialiste de l’islam politique.

Terrain de pétanque de la cité el-Khadhra, quartier populaire du centre de Tunis. Ce soir, comme souvent, Riadh*, casquette Nike à l’envers et barbe fournie, dispute une partie avec les voisins. La cité a enfanté de nombreux champions: joueur professionnel, cet étudiant en informatique de 21 ans a emporté un titre national. Le quartier a aussi fait naître beaucoup de jeunes «djihadistes», branche radicale du salafisme, favorable à l’imposition de la loi islamique. «Les médias nous traitent comme des terroristes, parce qu’ils sont dominés par nos ennemis: les illuminatis, les francs-maçons», regrette ce jeune homme posé. Mais rien à voir avec la répression connue sous Ben Ali. «Ici, 90% des salafistes sont allés en prison», raconte Abou Youssef, téléopérateur dans un centre d’appels français depuis dix ans et membre d’Ansar al-Charia, principal groupe djihadiste.

Comptant quelques milliers d’adeptes (5000 à 10 000, selon les estimations), il a été fondé au printemps 2011 par Seifallah ben Hassine, alias Abou Ayadh. Passé par l’Afghanistan, cofondateur du Groupe combattant tunisien, affilié à Al-Qaida, Abou Ayadh a été condamné à 68 ans de prison en 2003. Amnistié et libéré de prison en mars 2011, comme quelque 3000 salafistes emprisonnés sous Ben Ali, parfois sur de simples présomptions, il fonde Ansar al-Charia un mois plus tard.

Engagés en Syrie

Le groupe agit maintenant au grand jour, multiplie les manifestations et se lance dans l’action sociale. Le 20 mai, le mouvement a rassemblé quelque 5000 partisans à Kairouan, où Abou Ayadh s’est voulu rassurant, affirmant que «le pays, dans ce moment critique, ne supporte que la fraternité et le retour à la religion». «Je suis persuadé que la Tunisie n’est pas une terre de djihad mais de prédication», expliquait-il en mars au quotidien local Le Temps. Toutefois, ces derniers jours, trois villes ont connu des incidents violents. Des débits de boisson ont été fermés, voire saccagés, dans des actions attribuées à des salafistes. Quant au djihad, s’il ne concerne pas leur pays, de jeunes Tunisiens ont récemment pris le chemin de la Syrie, tout comme plusieurs centaines avaient rejoint auparavant l’Irak ou l’Afghanistan. Au moins cinq d’entre eux y auraient trouvé la mort.

* Prénom d’emprunt