«Le gouvernement doit tous les arrêter!» Mardi, sur les ondes de la radio publique hongkongaise, un juriste pro-Pékin a été jusqu’au bout du raisonnement mené par son camp depuis quelques semaines. Horrifié par la montée des forces indépendantistes au sein de l’ancienne colonie britannique, Alan Hoo les a jugées coupables de «trahison» et de «sédition». Le même jour, au club des correspondants étrangers, un représentant du Bureau de liaison, l’organe qui représente le Parti communiste, a rappelé la position de Pékin: Hongkong fait partie de la Chine, comme il est écrit dans sa mini-Constitution et le fameux principe «Un pays, deux systèmes». «L’indépendance ne peut être atteinte», et ceux qui la prônent pourraient être poursuivis, a-t-il averti.

Trois partis créés

Depuis les émeutes du Nouvel an chinois, les plus violentes depuis les années 1960, le tabou politique par excellence à Hongkong est pourtant tombé. Hors propos pendant les septante-neuf jours de manifestations fin 2014, l’indépendance tient aujourd’hui une place centrale du programme de deux nouvelles formations, Hong Kong Indigenous et Hong Kong National Party. Demosisto, une troisième force créée dimanche dernier, défend de son côté «un droit à l’auto-détermination» des Hongkongais. Toutes comptent dans leurs rangs des étudiants déçus par l’échec du mouvement des parapluies, et qui profitent des élections au parlement (Legco) de septembre pour faire entendre leur revendication. Ils estiment que l’autonomie accordée pour cinquante ans par Pékin en 1997, après le départ des Britanniques, est déjà en train de vaciller. L’affaire des libraires disparus alimente leur inquiétude, de même que les pressions exercées sur l’Université de Hongkong, deux dossiers pointés par le rapport annuel des Etats-Unis sur les droits de l’homme dans le monde, publié jeudi.

Edward Leung est de ceux qui voient l’avenir en noir. L’activiste de 24 ans met un peu d’ordre dans le local de son parti, une pièce louée dans un bâtiment industriel proche de l’ancien aéroport de Kai Tak. Une fois assis, il remonte ses lunettes sur son visage calme d’étudiant modèle. Edward Leung s’est pourtant fait connaître lors des émeutes de février. Au nom de Hong Kong Indigenous, il a ferraillé avec les forces de l’ordre pour «défendre l’identité de Hongkong»; plus de 100 personnes ont fini à l’hôpital, dont une majorité de policier. Deux semaines plus tard, à l’occasion d’une élection partielle au Legco et alors qu’il était inculpé pour participation à des émeutes, Edward Leung a remporté 15% des voix à la surprise générale. Les observateurs attendaient un vote sanction des électeurs, à la fois parce que Hongkong rejette traditionnellement la violence, et parce que personne ne pensait sérieusement, jusque-là, à l’indépendance.

«Les parapluies ont échoué. Cela nous a montré que revendiquer, pacifiquement, la démocratie ne mène nulle part, regrette Edward Leung. Nous redoutons ce qu’il nous arrivera en 2047. N’oubliez pas que nos parents, grands-parents ont fui la Chine communiste», avance l’étudiant en philosophie. Et d’invoquer le «contrat social» de John Locke ou de Jean-Jacques Rousseau pour rendre à l’individu sa liberté et au peuple sa souveraineté. «En 1984, lorsque les Britanniques et les Chinois se sont entendus sur la rétrocession de Hongkong, le peuple n’a pas été consulté. Il faut que cela soit le cas pour déterminer l’après-2047», demande-t-il.

L’activiste devrait «vraisemblablement» se représenter en septembre. A terme, il rêve d’une démocratisation «comme Taiwan l’a connue». A ceux qui assurent que Hongkong a trop besoin de la Chine pour son eau, son électricité ou son alimentation, l’étudiant avance d’autres chiffres et des projets d’infrastructures «qui nous permettront d’être autosuffisants». D’ici là, il n’exclut pas «de nouvelles actions», pour aller jusqu’au bout de son combat.

Un film résume le sentiment qui anime nombre de Hongkongais. Réalisé avec un tout petit budget, 10 ans («十年») vient de recevoir la palme d'or du cinéma hongkongais. Ce film événement dresse un sombre portrait de Hongkong en 2025, présenté sous une pression étouffante de Pékin. Sorti en catimini fin 2015, sa projection publique il y a tout juste deux semaines, dans des lieux souvent improvisés, a attiré les foules.

«Identité menacée»

Etudiant en science de l’environnement, Tony attendait de le voir avec impatience. Assis au milieu de plusieurs centaines de personnes tournées vers le pilier d’un pont qui fait office d’écran, il s’enthousiasme: «Ce film montre qu’il faut nous battre pour éviter d’être totalement avalés par le Parti communiste, réagit-il. C’est maintenant qu’il faut agir. Dans dix ans, ce sera trop tard.» Debout, en retrait de la foule, un animateur de quartier constate que «les jeunes ressentent le plus leur identité menacée. Leurs sombres perspectives économiques, le logement est hors de prix et les perspectives de carrières moins prometteuses que celle de leurs parents, nourrissent leur désespoir». Publié en mars, un sondage réalisé par l’Université de Hongkong, a montré que 75% des 18-29 ans ont déclaré ne pas faire confiance à Pékin, contre 32% pour les plus de 50 ans.

S’ils n’ont pas encore été arrêtés, les jeunes idéalistes voient déjà les obstacles se dresser devant eux. «L’enregistrement de notre parti et l’ouverture d’un compte bancaire sont pour l’instant refusés», déplorait dimanche soir Agnes Chow qui milite pour Demosisto aux côtés d’autres ex-figures du mouvement des parapluies comme Joshua Wong. Edward Leung rencontre les mêmes difficultés, et subit d’autres pressions: «Parfois, je me sens suivi. Je suis persuadé que mon téléphone est sur écoute.»

L’arrivée de ces nouvelles formations plonge dans l’embarras le camp pro-démocratie. Il juge l’indépendance irréaliste, mais sent une partie de son électorat séduite. Certains partis ont commencé à radicaliser leur discours pour sauver leurs sièges au Legco. Car désormais, l’élection d’une poignée d’indépendantistes est considérée comme un scénario réaliste.