Sur les parois en verre de la terrasse couverte, quelques bouquets de fleurs, et cette grande pancarte, écrite en lettres multicolores: «Le sang a coulé. Une prière pour nos frères, morts parce qu'ils étaient juifs.» Fermé et sombre, le restaurant fait l'effet d'un trou noir dans la bousculade de couleurs et de bruits de la rue Sheinkin, l'une des plus animées de Tel-Aviv. Le restaurant ne dérogeait pas à l'insouciance et au second degré qui règnent ici en maîtres, il s'appelait «Les Yuppies». Ses deux propriétaires, deux yuppies israéliens branchés, ont été assassinés il y a deux semaines alors qu'ils faisaient des emplettes, avec un ami arabe, dans les territoires palestiniens.

«C'est ce jour-là que j'ai senti que nous étions en guerre, explique Sarah, une jeune voisine, coiffée d'un chapeau de cow-boy bleu et noir, en se frayant un passage entre les terrasses bondées. Ils sont fous d'être allés là-bas. Et il faut bien que la situation soit folle pour qu'il leur arrive ce qui leur est arrivé.»

Pour la jeunesse insouciante de Tel-Aviv, jamais la politique n'avait été aussi présente, du moins depuis l'assassinat du premier ministre Itzhak Rabin dont leur génération prit ensuite le nom. «Génération Rabin», mais aussi, en quelque sorte «génération Barak» puisque ces jeunes portèrent par la suite leurs espoirs sur l'actuel premier ministre, contribuant à l'installer au pouvoir. A la veille de l'élection de ce mardi, alors qu'Ehud Barak semble en passe de connaître une défaite cinglante face à son rival Ariel Sharon, les jeunes doutent. Et sont plus divisés que jamais.

«Barak? Ne me parlez plus jamais de celui-là, dit Dan, 28 ans, attablé avec des copains au café qui porte le nom à tiroir de «Peny Lane, everybody stop and say hello». Il a tout manqué, la paix, la guerre, les négociations, tout, tout. On lui a donné sa chance, il l'a manquée, poubelle», sourit-il en haussant un peu la voix, manière sans doute de se donner de la contenance devant ses voisins qui commencent à faire de grands yeux. «Regardez ses pubs électorales, s'enhardit pourtant l'un d'eux, pull-over orange et cheveux de la même couleur. Et qu'avec Sharon, ce serait la guerre, et qu'avec Sharon, ce serait la catastrophe… On en a assez de ses histoires. C'est lui la catastrophe. S'il y a la guerre, eh bien nous la gagnerons, voila tout. Israël en a l'habitude.»

A l'image du pays tout entier, c'est bien plus un sentiment anti-Barak que pro-Sharon qui anime la plupart de ces jeunes. Mais Jil, qui vend des lunettes de toutes les formes et de toutes les couleurs sur la même rue, se défend de traiter la question par la dérision. «Barak ou Sharon, cela fait une énorme différence», s'écrie-t-il. Lui votera Barak, pour faire barrière au faucon de la droite. «Mais je n'en veux pas à ceux qui ont changé de camp», précise-t-il aussitôt. Et, faisant écho à ceux qui prétendent qu'en multipliant les concessions, Barak a encouragé les Palestiniens à se montrer plus durs, il ajoute: «C'est peut-être lui qui trouvera la manière de parler que les Arabes comprendront.»

Cette indécision se transforme, plus à gauche, en réelle colère et en besoin de ne pas laisser passer sans réagir cette élection qui n'offre qu'un «non-choix». «C'est le moment de dire: ça suffit», s'emporte Tali Siloni, jeune professeur de linguistique à l'Université de Tel-Aviv. Comme beaucoup d'autres déçus de Barak, elle se sent prise en otage par la campagne qui cherche à culpabiliser tous ceux qui ne se mobiliseront pas en faveur du candidat de la gauche. «Je voterai blanc, avoue-t-elle, pour montrer à Barak qu'il ne suffit pas de se dire travailliste pour être sûr de garder les gens de gauche dans sa poche.» Partageant les opinions de Talin, un fort mouvement s'est formé pour préconiser le vote blanc qui, en Israël, n'est pour l'instant pas reconnu comme tel. Une forme de protestation d'autant plus forte que tout le monde, à gauche, est conscient des dangers qu'encourt le pays avec l'arrivée d'Ariel Sharon. Et ce, non seulement en termes de négociations avec les Palestiniens et de guerre ou de paix: l'arrivée au pouvoir du chef de la droite sera aussi immanquablement synonyme de coupure de budgets dans la culture et dans l'éducation laïque.