Depuis le tollé provoqué par la réélection de l’ultra-conservateur Mahmoud Ahmadinejad à la présidentielle iranienne, un manifeste en sept points circule dans les rues de Téhéran et d’autres villes du pays. A des centaines de milliers d’exemplaires. Il demande la démission d’Ali Khamenei. Dans un pays où l’on ne critique pas le guide suprême de peur d’être emprisonné, l’acte est téméraire. Le mythe du guide inattaquable vole en éclats. Les acteurs de la «révolution verte» emmenée par le grand perdant de l’élection, Mir Hossein Moussavi, ont visiblement franchi une barrière psychologique.

Derrière les appels outrés dénonçant une mascarade électorale, ce n’est pas tant Mahmoud Ahmadinejad qui est visé qu’Ali Khamenei. Fragilisé, celui-ci a autorisé, mardi, un recomptage partiel des votes. Une mesure dilatoire pour permettre au régime de reprendre ses esprits, mais une mesure aussi risquée qui pourrait lui revenir comme un boomerang.

Nommé guide suprême par l’Assemblée des experts à la mort de l’ayatollah Khomeiny en 1989, Ali Khamenei reste un personnage de l’ombre, bien qu’il soit l’homme le plus puissant du pays. Sa présence, ce sont surtout les multiples portraits peints sur les murs de Téhéran.

Ali Khamenei a toujours donné l’impression de rester neutre dans la bataille qui oppose les différentes factions du régime. La réélection de Mahmoud Ahmadinejad a toutefois marqué une rupture. Le guide suprême a explicitement soutenu le président sortant, une marionnette. Le geste rompt le consensus à l’iranienne entre le clan ultraconservateur du guide et les factions réformistes. Par ses diatribes publiques, Mahmoud Ahmadinejad est utile. Il laisse apparaître Ali Khamenei comme un être modéré. L’image est trompeuse.

Né il y a 69 ans dans la ville de Mashad, d’origine azérie, Ali Khamenei a souvent souligné la précarité de sa jeunesse, les dîners frugaux au pain et aux raisins. Admirateur de Navab Safavi, un religieux radical qui fustigeait le chah d’Iran et les puissances impérialistes, il va lui-même être marqué par la période prérévolutionnaire. Arrêté à six reprises par la police secrète du chah, le Savak, il passera plusieurs années en prison, soumis à la torture. En 1981, lors d’une conférence de presse, il échappe de peu à un attentat à la bombe orchestré par les Moudjahidin du peuple. Il perd l’usage de son bras droit et affiche depuis une santé fragile qui ne cesse d’alimenter les rumeurs. On raconte qu’il fumerait de l’opium pour soulager ses douleurs.

Fasciné par l’ayatollah Khomeiny, leader de la révolution, Ali Khamenei, dépourvu de charisme, n’est pas un marja comme son prédécesseur, une source d’émulation dans l’idiome islamique. Selon Mehdi Khalaji, chercheur au Washington Institute for Near East Policy, Khamenei, précipitamment promu ayatollah avant d’occuper la fonction de guide, a d’emblée créé une «bureaucratie colossale» pour compenser son manque d’autorité dans l’establishment politique et religieux.

En créant «la Maison du guide», Ali Khamenei met sur pied «un Etat dans l’Etat», décrit Mohammad-Reza Djalili, professeur à l’Institut de hautes études internationales et du développement. A sa botte, plusieurs milliers d’employés qui travaillent pour des services qui dédoublent les institutions existantes. Ali Khamenei contrôle les principaux leviers de l’Etat, la justice, l’armée, les Gardiens de la révolution et l’institution la plus puissante de la République islamique: le Conseil des Gardiens de la Constitution. Sans oublier les médias. Il dispose aussi d’une milice spéciale de 21 000 hommes, la Sepah Vali-e Amr. En termes économiques, il a le dernier mot. C’est lui qui détermine comment seront dépensés les revenus du pétrole. Il a aussi la main sur les bonyads, des œuvres de charité dotées de plusieurs milliards de dollars.

Cinq facteurs ont, selon Karim Sadjadpour, chercheur et spécialiste du guide suprême à la Carnegie Endowment for international peace à Washington, renforcé son pouvoir: un vaste réseau de commissaires dans tout le pays, un parlement conservateur faible, la montée en puissance des Gardiens de la révolution en politique, mais aussi dans l’économie, le désengagement de la jeunesse iranienne déçue par l’absence de réformes, et enfin l’élection d’Ahmadinejad qui a permis de marginaliser son principal et historique contradicteur, Hachémi Rafsandjani. Ali Khamenei s’est débarrassé des anciens officiels du régime pour s’entourer d’un nouveau clan: Ahmadinejad, Ali Larijani, président du parlement, ou Saïd Jalili, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale. Il a marginalisé le clergé auparavant associé à la prise de décision.

Ali Khamenei défend une vision cohérente, mais cynique du monde. Pour celui qui se présente sur son site internet comme le guide suprême non pas de l’Iran, mais des musulmans, l’idéologie islamique est un moyen de défendre une certaine justice. Contre le chah, contre les Américains et contre les sionistes. Sa hantise: que les Etats-Unis profitent d’un affaiblissement de l’Iran pour précipiter sa chute à l’image de l’Union soviétique. L’obsession du guide? L’indépendance et l’autosuffisance. Des préceptes qui justifient des décisions économiques aberrantes et la quête iranienne de maîtrise de la technologie nucléaire.