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Jiang Yanyong, un médecin contre le mensonge d'Etat

Le docteur chinois âgé de 72 ans, qui avait révélé l'épidémie de SRAS puis subi un mois et demi de rééducation politique pour avoir défendu les étudiants de 1989, est honoré par le «Prix Nobel asiatique»

C'est un héros populaire. Un vrai. Pas de la veine des modèles virtuels inventés par le Département de la propagande. Donc un homme suspect aux yeux de la dictature chinoise. Jiang Yanyong, chirurgien de 72 ans, membre du Parti communiste, s'est vu décerner mardi à Manille le Prix Ramon Magsaysay, l'équivalent asiatique du Prix Nobel. «Une petite dose de vérité permet parfois de faire toute la différence, en particulier dans des sociétés où le fait de s'exprimer ouvertement n'est pas la norme», écrit la commission de nomination.

La dose de vérité, Jiang Yanyong l'a insufflée en avril 2003. En pleine crise de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère), le docteur de l'Hôpital 301 de l'Armée populaire de libération (APL) de Pékin révèle à la presse étrangère l'étendue de l'épidémie alors que le pouvoir s'évertuait à maintenir le secret dans un tollé international. La petite note du docteur provoque aussitôt une tempête politique: le ministre de la Santé et le maire de Pékin sont limogés, le pouvoir est forcé de jouer la transparence. Pour quelques semaines. Cette preuve de courage, rare, propulse le médecin au rang de nouvelle conscience de la nation au sein du peuple. La presse réformatrice l'encense. Le parti le tient à l'œil.

Il n'a pas tort. En février de cette année, le médecin récidive. Il écrit cette fois aux plus hauts dirigeants pour leur demander d'inverser le verdict du mouvement étudiant de juin 1989. Celui-ci est en effet toujours officiellement considéré comme une rébellion «contre-révolutionnaire», crime absolu pour le parti. Jiang Yanyong, qui avait soigné de nombreux étudiants au lendemain de la répression armée du 4 juin, juge qu'il s'agissait en réalité d'un «mouvement patriotique» qu'il faut réhabiliter. Il n'est pas le seul à le penser et à le dire. Mais sa célébrité embarrasse le pouvoir, d'autant qu'une fois de plus son intervention tombe dans le domaine public, d'abord par la presse étrangère, relayée par les sites internet dissidents.

Le 1er juin dernier, à la veille du 15e anniversaire du massacre, il est placé en résidence surveillée comme bien d'autres critiques du régime. Mais, une dizaine de jours plus tard, seul Jiang Yanyong ne recouvre pas sa liberté. Et pour cause: mis au secret dans un hôpital de Pékin, il subit durant quarante-cinq jours des séances de rééducation politique. Il est forcé de signer un texte de sept pages dans lequel il reconnaît que sa lettre ouverte a pu être utilisée par des ennemis du pouvoir et que sa connaissance des faits de 1989 était imparfaite, avant d'être relâché le 20 juillet dernier. Il est depuis interdit de contact avec les médias. Tout comme pour Gao Yaojie, un autre docteur à la retraite qui avait révélé pour sa part l'épidémie de sida en Chine à la fin des années 90 et qui fut également lauréat du Prix Magsaysay, il est probable que le régime l'empêchera de sortir de son pays pour recevoir son prix.

Dans un pays où tout s'interprète en termes de manœuvres politiques, le docteur se retrouve au centre d'un jeu de pouvoir. En l'occurrence, Jiang Yanyong ferait le jeu du tandem Hu Jintao (président et secrétaire général du parti) et de Wen Jiabao (premier ministre), que l'on tient pour des réformateurs, pour écarter l'ancien chef de l'Etat Jiang Zemin, toujours omniprésent grâce à son poste de commandant suprême des armées.

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