Interview

Jill Abramson: «Les médias sont trop réactifs face à Trump»

Première femme à diriger le «New York Times» de 2011 à 2014, Jill Abramson porte un regard critique sur l’administration américaine actuelle. Elle conseille aux journalistes de retourner aux fondamentaux du métier: informer honnêtement

Ancienne journaliste du Wall Street Journal, Jill Abramson, une New-Yorkaise de 64 ans, a été la première femme à la tête du New York Times en 160 ans d’existence du vénérable quotidien américain avant d’être licenciée en 2014. Le Temps a rencontré cette pionnière, qui se promène toujours avec une petite figurine en plastique de l’ex-président Barack Obama enfouie dans son sac à main, lors de sa venue à l’Institut de hautes études internationales et du développement à Genève.

Un documentaire de Liz Garbus, «The Fourth Estate» (Le quatrième pouvoir), tend à montrer que le journalisme ne sort pas indemne des attaques proférées par l’administration de Donald Trump.

La présidence de Donald Trump a été une sorte de bénédiction pour le journalisme de qualité. Le New York Times et le Washington Post ont vu bondir leur nombre d’abonnements digitaux payants. Les gens semblent vouloir se tourner à nouveau vers des titres dans lesquels ils ont confiance. En traitant les médias de véhicules de la désinformation, Donald Trump exploite une tendance qui existait déjà aux Etats-Unis, où l’on a vu s’éroder au fil du temps la confiance dans les médias. Trump est habile pour exploiter ce phénomène. Il prêche à des électeurs sceptiques qui ne savent pas vraiment si les médias sont de leur côté. Trump a besoin d’un ennemi. La presse est une victime facile.

Comment les médias peuvent-ils restaurer leur crédibilité auprès du public?

Ils doivent simplement faire leur travail, du reportage en profondeur, aller à la rencontre du monde et raconter avec honnêteté ce qu’ils voient, interviewer des gens. Ils doivent être scrupuleux avec les faits. Mais aussi écrire d’une manière accessible aux lecteurs, honorer leur intelligence et ne pas chercher à simplement les divertir. Les journalistes doivent se contenter de faire ce qui est prévu dans le premier amendement de la Constitution américaine: informer le public.

Lire aussi: Quand la lutte contre les «fake news» facilite la censure

L’explosion du nombre de nouveaux médias, BuzzFeed, Vice, Vox ou encore Quartz, est-elle positive?

La multiplication des médias est une bonne chose. Elle élargit le choix du consommateur d’information. Vice, par exemple, va filmer des endroits dont personne ne parle. Les jeunes y sont très sensibles. C’est une bonne nouvelle. Maintenant il est vrai qu’avec BuzzFeed et Vice, il faut trier entre l’absurde et le sérieux. Est-ce qu’il faut absolument des reportages, comme le propose Vice, sur des gens qui ont des relations sexuelles avec des ânes?

Les jeunes sont-ils moins informés?

Les jeunes n’ont jamais absorbé autant d’informations dans l’histoire de l’humanité qu’aujourd’hui. Ce n’est pas toujours de l’information de qualité. Mais je le vois à travers mes enfants qui ont la trentaine. Ils sont très bien informés. Les gens ne manquent pas d’informations, ils se noient dedans.

Avant d’être directrice du «New York Times», vous avez été cheffe de la rédaction de Washington. Votre regard sur la couverture actuelle de la Maison-Blanche?

Vu les circonstances, tant le New York Times que le Washington Post font un très bon travail. Ils questionnent en permanence le pouvoir. Je serais toutefois critique sur un point. Ils sont trop réactifs par rapport à Donald Trump. Oui, ses tweets doivent être traités car ils font partie du mode d’expression du président. Mais la couverture médiatique est excessive et noie ce que fait réellement l’administration Trump. Les médias parlent très peu de la nomination à vie par Trump de juges qui sont très à droite et dont l’impact va se faire sentir bien au-delà de la présidence actuelle. Ils parlent peu des graves mesures prises par l’administration en matière d’environnement.

Lire aussi: «Plus le journalisme s’atrophie, plus la science souffre»

En dépit des critiques de Trump envers la presse, cette dernière n’a-t-elle pas à battre sa coulpe?

Oui, elle s’est parfois discréditée elle-même. Le New York Times a publié en une plusieurs articles en amont de la guerre en Irak sur le fait que Saddam Hussein représentait un énorme danger pour la planète étant donné qu’il avait des armes de destruction massive. Ces articles faisaient écho à des renseignements erronés de l’administration Bush. La majorité des médias américains ont commis cette erreur. Ils ont fait preuve d’un manque de scepticisme envers une administration qui mentait. Les médias ont commis la même erreur avec l’élection de Donald Trump. Ils analysaient tous les mêmes données attestant qu’il ne pouvait pas gagner.

Vous avez été l’une des rares femmes à la tête d’une grande institution médiatique. Quel regard portez-vous sur cette expérience?

Il y a en effet très peu de femmes à la tête des médias print, numériques ou télévisuels. Par rapport à il y a dix ans, leur nombre a même reculé. C’est insensé. Depuis que j’ai été licenciée par le New York Times, je suis beaucoup plus au courant du deux poids deux mesures appliqué aux femmes qui arrivent au sommet. Je ne pensais pas que j’allais être jugée différemment que lorsque j’étais numéro deux [rédactrice en chef]. J’ai été naïve de ne pas m’en rendre compte.

Que dit la présidence Trump de l’Amérique?

Qu’une partie des Etats-Unis n’est pas à l’aise avec la direction qu’avait prise l’administration Obama. Le pays est de fait devenu plus pluraliste et progressiste en acceptant toujours plus de gens d’horizons différents, la Cour suprême a approuvé le mariage gay. Mais on a omis de voir que dans des zones rurales habitées par des Blancs plutôt âgés, il y avait des millions d’Américains à qui cette réalité de l’Amérique ne convenait pas. Leur voix s’est fait très fortement entendre lors de la présidentielle de 2016. Cette contre-réaction n’infléchira toutefois pas une tendance de fond: l’Amérique urbaine ne cesse de grandir, le pays devient de plus en plus bigarré. Trump est en quelque sorte le dernier souffle d’une couche de la société américaine blanche, rurale et plutôt âgée qui veut retrouver l’Amérique des années 1950 de Dwight Eisenhower, où les Blancs dominaient tout.

Avec le recul, quel est votre regard sur Hillary Clinton, la candidate malheureuse à la Maison-Blanche?

Elle aurait été une très bonne présidente. C’est triste. Sa défaite s’est jouée à 70 000 votes près dans trois Etats. C’est pourquoi il est temps d’abolir le collège électoral, un système absurde. C’est la deuxième élection, après celle de 2000, où le vainqueur du vote populaire, Al Gore puis Hillary Clinton, perd la présidentielle. L’histoire serait très différente si ces deux derniers avaient accédé à la Maison-Blanche. Il y aurait peut-être eu un 11-Septembre pour Gore, mais ce dernier n’aurait pas lancé une guerre inconsidérée en Irak.

Lire aussi: RSF s’inquiète de la haine croissante envers le journalisme

L’administration Trump occasionne-t-elle des dégâts irréversibles à la démocratie américaine?

Les dommages seront considérables. Cela dit, même quand les démocrates sont au pouvoir, il est difficile de préserver les programmes d’aide aux pauvres. Aux Etats-Unis, l’empathie pour les démunis ne cesse de diminuer. Les politiques tendent à favoriser les plus aisés. Cela date d’avant Trump. Avec Ronald Reagan. Dans les années 1990, le président Bill Clinton n’a pas vraiment changé les choses. Et les démocrates ont commencé à se nourrir au même râtelier que les républicains et à être soutenus par les mêmes riches représentants de l’économie. Même un Congrès et un président démocrates ne changent pas fondamentalement la donne. Il faudrait un Roosevelt pour faire marche arrière ou une vraie crise.

Publicité