«Pas rancunière», «talentueuse», «d’une grande aide pour la campagne», «grand respect pour elle»… Ces quelques mots griffonnés sur son aide-mémoire concernant Kamala Harris, Joe Biden n’avait pas réussi à les cacher aux photographes. Depuis mardi soir, son choix est désormais officiel et assumé. La sénatrice de 55 ans, ex-procureure de Californie, sera sa colistière et fera campagne avec lui. Ce choix, c’est un peu une affaire de famille. Kamala Harris connaissait très bien Beau Biden, le fils de Joe Biden décédé d’une tumeur au cerveau en 2015, du temps où ils étaient tous deux procureurs. C’est lui qui l’a présentée à son père.

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Elle était ultra-favorite

Dès mars, Joe Biden avait annoncé qu’il choisirait une femme. Ces dernières semaines, les pressions se sont multipliées pour qu’il nomme une femme noire. L’onde de choc provoquée par le décès de l’Afro-Américain George Floyd sous le genou d’un policier blanc, le 25 mai dernier, n’a fait que les renforcer.

Une douzaine de femmes ont été approchées, dont Susan Rice, ex-conseillère à la Sécurité nationale de Barack Obama, et l’élue à la Chambre des représentants Karen Bass. Ou encore Elizabeth Warren, plus progressiste. Mais Kamala Harris, plutôt centriste, faisait dès le départ figure d’ultra-favorite. Elle était depuis des semaines en tête du site de paris en ligne Predictit.

Et, peut-être, présidente?

Ce choix a une grande importance. Si Joe Biden est élu le 3 novembre, Kamala Harris deviendrait ainsi la première femme des Etats-Unis à endosser la fonction de vice-présidente. Et potentiellement présidente, si elle devait être amenée à remplacer Joe Biden, qui serait, à l’âge de 78 ans, le président le plus âgé lors de l’investiture.

Candidate dans la course à la Maison-Blanche jusqu’en décembre 2019, Kamala Harris n’avait pas hésité, lors du premier débat télévisé, à harponner son rival Joe Biden, en lui reprochant des incohérences dans sa politique vis-à-vis des Afro-Américains. Elle lui a reproché d’avoir, jeune sénateur, changé de position à propos de la politique du «busing», qui consistait à transporter des enfants noirs de quartiers défavorisés dans des écoles fréquentées par des Blancs. Il ne lui en tient visiblement pas rigueur. Mieux, il voit en Kamala Harris un bel alibi pour s’adjoindre les faveurs de la communauté noire et des autres minorités.

Des polémiques durant son parcours de procureure

Réputée coriace, parfois crispante, elle est toutefois rattrapée par son passé de procureure. Des électeurs noirs progressistes lui reprochent notamment des positions «dures» et un certain attentisme opportuniste. Elle n’a par ailleurs pas toujours été fidèle à ses convictions et sa notoriété n’est pas vraiment forte en Californie.

Elle a aussi été fustigée en juin 2017, dans une tribune publiée dans le New York Times, par la Somalienne Ayaan Hirsi Ali, une victime d’un mariage forcé qui lutte contre l’excision, et l’Indienne Asra Nomani, qui a eu un enfant hors mariage, défiant ainsi la charia. Toutes deux ont été menacées de mort et espéraient avoir un soutien de Kamala Harris.

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Première à son poste

Fille d’un économiste jamaïcain et d’une chercheuse indienne qui a été active dans le domaine du cancer du sein, Kamala Harris a été procureure à San Francisco de 2004 à 2011, puis procureure générale de Californie entre 2011 et 2017. Elle est alors devenue la première femme, mais aussi la première personne noire, à occuper ce poste. Elle s’était notamment spécialisée dans les délits sexuels.

Kamala Harris siège au Sénat depuis 2017. Elle s’érige notamment contre les incarcérations de masse, veut réformer le système judiciaire et lutter contre le racisme institutionnel. Mais qu’a-t-elle concrètement proposé depuis l’affaire Floyd pour mettre fin aux brutalités policières? Ses détracteurs lui reprochent de ne pas en faire assez.

Les excuses de Barack Obama

Elle sait toutefois se montrer coriace. Lors d’un débat au Sénat sur l’ingérence russe dans la présidentielle de 2016 par exemple, elle avait donné des sueurs froides au numéro 2 du Ministère de la justice en l’interrogeant de manière ferme.

Mardi soir, Donald Trump, en difficulté dans les sondages, a déclaré être «surpris» par le choix de Joe Biden, qualifiant la prestation de Kamala Harris lors de la campagne présidentielle de «médiocre». Elle a aussi été «la plus méchante, la plus horrible et la plus insolente de tout le Sénat» lors des auditions du controversé Brett Kavanaugh, en 2018, comme juge à la Cour suprême, a-t-il aussi fait savoir. Il s’est senti obligé de tresser des louanges au vice-président Mike Pence, «solide comme un roc et respecté de tous les groupes religieux».

Kamala Harris va apporter une belle énergie à Joe Biden, alors que des inquiétudes surgissent à propos de l’âge de ce dernier et de ses gaffes à répétition. «Fleur de lotus», son nom en hindi, a été qualifiée de «coriace», «dévouée» et «brillante» par Barack Obama en 2013, dont Joe Biden a été le vice-président. Mais elle a peu apprécié la phrase suivante: «Il se trouve qu’elle est aussi de loin la personne avec la plus belle apparence à occuper un poste de ministre de la Justice dans tout le pays.» Barack Obama a dû s’excuser le lendemain. Voilà Joe Biden averti.