Sous Donald Trump, ils craignaient l'expulsion. Désormais, ils sont près de 10 millions à pouvoir espérer se faire régulariser, ou du moins ne plus vivre cachés. Avec Joe Biden à la Maison-Blanche, les clandestins, dont les 800 000 «Dreamers» arrivés mineurs aux Etats-Unis, entrevoient à nouveau un avenir serein et la perspective d'obtenir la citoyenneté américaine. Mais pour le président démocrate, l'enjeu principal reste celui de ne pas créer un effet d'appel d'air avec une politique qui s'avérerait trop généreuse ou incitative. Car de nouvelles caravanes de migrants parties d'Amérique centrale se dirigent vers les Etats-Unis, encouragées par l'élection du démocrate.

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Réparer une «honte morale»

Pour Joe Biden, la priorité est clairement de lever tous les obstacles à l'immigration dite «légale» imposés par son prédécesseur et sa politique de criminalisation des migrants. Mardi, il a signé trois décrets présidentiels qui donnent le «la» de la vaste réforme qu'il compte mener, pour faire à nouveau des Etats-Unis une terre d'accueil. «Je veux éliminer les mauvaises décisions politiques», a-t-il affirmé depuis le Bureau ovale. Et obtenir un «système migratoire sain, rationnel et humain», pour une «Amérique plus sûre, plus forte et plus prospère». 

Au premier jour de sa présidence, Joe Biden avait déjà ordonné la fin de la construction du mur à la frontière avec le Mexique, promulgué un moratoire de 100 jours pour la plupart des expulsions et levé l'interdiction d'entrée sur le sol américain pour les ressortissants de pays à majorité musulmane (Iran, Libye, Somalie, Syrie et Yémen). Le voilà qui veut favoriser l'intégration de migrants présents depuis des années sur le territoire et surtout accélérer la réunion de familles séparées à la frontière, «pour effacer une honte morale et nationale» imposée par son prédécesseur. 

Plus de deux ans après la mesure édictée par Donald Trump, qui avait provoqué une vive polémique en séparant près de 5000 familles, des centaines d'enfants, perdus dans les méandres administratives américaines, n'ont toujours pas retrouvé leurs parents. Un groupe de travail se penchera sur ce dossier sensible. Il s'agira notamment de déterminer, une fois les familles réunies, où celles-ci seront accueillies. La First Lady Jill Biden a fait savoir qu'elle participerait au groupe de travail. «La dernière administration a littéralement arraché des enfants des bras de leurs familles (...) sans aucun plan pour les réunir par la suite», a dénoncé le président en signant le décret.  

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Un autre décret porte sur les pays d'origine des migrants, en s'intéressant aux aides financières. Le but est aussi de favoriser des programmes d'immigration légale pour éviter que des personnes, qui répondent aux critères d'asile, prennent des risques inconsidérés pour arriver aux Etats-Unis. Le troisième décret, qui prête un peu à confusion, veut permettre de «rendre la naturalisation plus accessible aux neuf millions de personnes éligibles à la citoyenneté américaine». Joe Biden compte notamment supprimer le critère des exigences économiques: sous Trump, les personnes qui dépendaient de l'aide sociale n'avaient aucune chance d'espérer une naturalisation. Avec Biden, des sans-papiers sans antécédents criminels et qui paient leur impôt pourraient désormais être autorisés à travailler aux Etats-Unis, puis recevoir une «green card» après cinq ans, premier pas vers une possible naturalisation. 

Obama, «déporteur en chef»

Donald Trump voulait des frontières hermétiques, prenant le risque de mettre en danger des personnes fuyant des persécutions, Joe Biden les rouvre. Et empoigne le dossier des clandestins. Ceux présents aux Etats-Unis, parfois depuis des décennies, sont avant tout des Mexicains. Mais depuis quelques années, les Honduriens, les Salvadoriens et les Guatémaltèques sont plus nombreux à tenter d'entrer aux Etats-Unis de façon irrégulière. Bien que la plupart fuient des situations très difficiles dans leur pays d'origine, notamment la violence des gangs de rues, Donald Trump avait rendu les possibilités de migration légale quasi impossibles. Il a par exemple imposé que les demandeurs d'asile restent du côté mexicain, dans des conditions souvent très précaires, en attendant une décision des autorités américaines. Joe Biden va-t-il supprimer la pratique? Il annonce pour l'instant qu'il la «révisera». 

Justement: à quel point ces premiers décrets vont-ils entraîner des effets concrets immédiats? En coulisses, des hauts fonctionnaires se montrent prudents. Le chantier est vaste. Il s'agit pour l'instant avant tout d'identifier les problèmes et d'organiser des groupes de réflexions. La réunion des familles séparées pourrait par exemple prendre des mois, voire des années, disent les plus pessimistes. La réforme envisagée par Joe Biden devra ensuite passer devant le Congrès, ce qui sera loin d'être une partie de plaisir pour l'administration démocrate. Joe Biden devra faire face à l'opposition des républicains. La sensible question de la régularisation des clandestins est un serpent de mer. Plusieurs présidents s'y sont heurtés.

Joe Biden devrait par ailleurs maintenir une politique de fermeté face aux migrants qui visent les Etats-Unis sans motifs jugés valables ou qui ne se sont pas conformés aux règles. Pour rappel, Barack Obama, malgré sa politique favorable aux clandestins mineurs, était parfois surnommé le «déporteur en chef». Il a fait expulser près de 2,5 millions de clandestins, bien plus que les administrations précédentes. 

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Trois ministres latinos

C'est Alejandro Mayorkas, un fils de réfugiés cubains, qui sera chargé de mettre cette grande réforme en oeuvre. Le Sénat a confirmé mardi sa nomination comme ministre de la Sécurité intérieure. Il n'est pas le seul Latino de l'administration Biden. Le président a également choisi Xavier Becerra, dont la mère est mexicaine, comme ministre de la Santé, et Miguel Cardona, aux racines portoricaines, à la tête du Ministère de l'Education.

Avec un buste du militant des droits civiques César Chávez dans le Bureau ovale et le retour de la version espagnole du site Internet de la Maison-Blanche, Joe Biden multiplie les gestes en faveur des Hispaniques. Ces derniers représentent 18% de la population américaine, soit la plus large minorité ethnique, devant les Afro-américains (13%). Près de 70% des 20 millions d'électeurs hispaniques ont par ailleurs voté en faveur du démocrate. 

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