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John Kerry: «Ce que les gens doivent comprendre, c’est que Donald Trump a pris la décision de sortir de l’Accord de Paris en se basant sur sa propre réalité qui n’est pas la réalité, en faisant fi des faits et de la science.»
© BAZ RATNER / Reuters

Interview

John Kerry: «Confier l’accord nucléaire iranien au Congrès est très dangereux»

Invité à venir parler à Genève, une ville qu’il affectionne, l’ex-secrétaire d’Etat de Barack Obama, John Kerry, s’exprime sur les risques liés au démantèlement des Accords de Paris sur le climat et sur le nucléaire iranien

Ces derniers jours, John Kerry avait déjà la tête un peu en Suisse. Rédigeant ses mémoires, il s’est rappelé le jour où, à 11 ans, il débarqua dans une école de Zoug pour, notamment, apprendre l’allemand. «Je ne savais pas vraiment où la Suisse se trouvait. Pendant des semaines, j’ai eu le mal du pays. Mais en fin de compte, j’ai développé une vraie affection pour la Suisse.»

Invité par le conseiller administratif de la Ville de Genève, Guillaume Barazzone, un ami, et par la banque Lombard Odier à venir parler devant un auditoire bondé de l’Institut de hautes études internationales et du développement, l’ex-secrétaire d’Etat américain, qui a servi lors du second mandat de Barack Obama, est venu parler de la nécessité de réaffirmer les valeurs qui ont sous-tendu le monde libéral d’après-guerre afin de renforcer un ordre mondial en désarroi. Pour le Bostonien, Genève est une ville très familière. Il y a négocié le programme d’élimination des armes chimiques en Syrie avec son homologue russe, Sergueï Lavrov, mais aussi avec les Syriens, Iraniens et Turcs pour tenter d’instaurer la paix en Syrie.

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Le Temps: L’administration de Donald Trump est en train de démanteler deux accords que vous avez négociés, l’Accord de Paris sur le climat et l’accord sur le nucléaire iranien. Que faire?

John Kerry: Ce que les gens doivent comprendre, c’est que Donald Trump a pris la décision de sortir de l’Accord de Paris en se basant sur sa propre réalité qui n’est pas la réalité, en faisant fi des faits et de la science. Mais le jour après le retrait américain, j’étais avec des gouverneurs et maires de villes américaines. Tous étaient convaincus qu’ils allaient continuer à se conformer à l’Accord de Paris. Aux Etats-Unis, plus de 38 Etats représentant 80% de la population du pays, échafaudent des lois pour fixer les normes en matière d’énergies renouvelables. Aussi, si Donald Trump se retire de l’accord, je peux rassurer la Suisse, l’Europe et le reste du monde, le peuple américain continuera de s’y conformer. Nous dépasserons même les objectifs de l’accord. Ralentir la dynamique créée à Paris est dangereux, car on parle ici de vie et de mort.

– Et l’accord sur le nucléaire iranien?

– C’est l’accord le plus dur, le plus large jamais conclu en matière d’armes nucléaires. Quand l’administration Trump agite l’opinion en parlant de la durée limitée de l’accord (2025-2030), elle ne dit pas la vérité. Elle oublie de dire que l’Iran, en tant qu’Etat partie au Traité de non-prolifération nucléaire, est soumis à un protocole additionnel qui impose l’accès à tout site nucléaire, en tout temps. Quand à l’accord proprement dit, il empêche l’Iran de fabriquer la bombe. A peine commencerait-il à enrichir de l’uranium à des niveaux non autorisés, des drapeaux rouges seraient agités un peu partout dans le monde. Et puis la commission conjointe que nous avons créée dans ce cadre peut en tout temps déterminer si l’Iran se conforme ou non à l’accord. Et nous avons quatre votes sûrs, la France, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis, quoi que décident la Chine et la Russie.

– Le destin de l’accord est désormais dans les mains du Congrès…

– Confier aux membres du Congrès la tâche de passer une loi pour améliorer l’accord sur le nucléaire iranien est très dangereux, car c’est ouvrir la porte à la politique politicienne. Le Congrès ne peut pas renégocier unilatéralement un tel accord multilatéral. Il est possible que le Congrès fasse un choix déraisonnable et qu’il mette ainsi le guide suprême iranien Ali Khamenei dans une situation politique très compliquée qui risque de le forcer à riposter. C’est une pente glissante.

Nous savons ce que cela veut dire de ne pas avoir d’accord. Avant que je commence à négocier avec mon homologue iranien Zarif, l’Iran possédait 12 000 kilos d’uranium enrichi, une quantité suffisante pour fabriquer 12 bombes. Il avait 19 000 centrifugeuses qui tournaient, un réacteur à plutonium capable de créer deux bombes par an. Et Téhéran n’avait besoin que de deux mois pour fabriquer une bombe. Ce temps est passé à un an. Nous avons toujours la possibilité de remettre immédiatement les sanctions en place et de recourir à la force militaire si nécessaire. En tant que président des Etats-Unis, il n’est pas responsable de mettre en danger un tel accord qui est censé prévenir toute guerre. En 2012, je le rappelle, Benyamin Netanyahou (premier ministre israélien), le roi Abdallah de Jordanie voire même Hosni Moubarak en Egypte nous exhortaient à bombarder l’Iran.

– Avec le recul, avez-vous des regrets quant à la politique menée par l’administration Obama face à Pyongyang?

– En nous focalisant sur cette menace, nous avons provoqué une vraie prise de conscience. Quand j’ai rencontré le président chinois Xi Jinping, j’ai demandé que la Chine en fasse davantage. Elle a accepté deux fois de renforcer les sanctions contre Pyongyang à l’ONU. En dépit de sa rhétorique, l’administration Trump poursuit notre politique. Elle a obtenu de Pékin un nouveau durcissement des sanctions. Mais la Chine bouge lentement, alors qu’une action plus musclée de sa part marquerait une différence. Quand les gens nous disent que la diplomatie ne marche pas, je dis non. Les sanctions contre Pyongyang, qui a une arme nucléaire, ne sont pas aussi dures que celles appliquées par le passé à Téhéran qui n’avait pas de bombe.

– La diplomatie américaine semble aux abonnés absents. De nombreux postes clés ne sont toujours pas occupés…

– Il n’y a pas de diplomatie. La diplomatie, c’est établir des relations, prendre son téléphone et répondre à nos interlocuteurs étrangers. C’est bâtir la confiance. Or ce déficit est grave à un moment où la diplomatie est plus nécessaire que jamais. Il manque de nombreux secrétaires adjoints, des ambassadeurs. La diplomatie, c’est actuellement celle de Donald Trump, qui hurle contre la Corée du Nord, insulte les gens et démantèle, bien qu’elles fassent sens, des politiques parce qu’elles ont été mises en place par Barack Obama. C’est très dommageable pour les intérêts de l’Amérique.

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