John Lewis, figure historique du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis, est en train de vivre une semaine particulière. Lundi, l’élu démocrate, pilier du Congrès depuis près de 30 ans, a célébré comme beaucoup d’Américains le Martin Luther King’s Day. Avec une émotion spéciale: il est le seul du Congrès à avoir connu et fréquenté le pasteur pacifiste assassiné en 1968. John Lewis a surtout fait parler de lui pour avoir annoncé, lors d’un entretien accordé à la NBC, qu’il boycotterait vendredi la cérémonie d’investiture du nouveau président.

Il s’est ainsi attiré les foudres de Donald Trump, qui a peu apprécié qu’il doute de sa légitimité comme président. Sur Twitter, le milliardaire lui a conseillé de se consacrer davantage à sa circonscription, «dans un état déplorable». Et «d’enfin se concentrer sur les ghettos en flammes infestés par le crime».

Ce n’est pas la première prestation de serment présidentielle à laquelle John Lewis, qui considère l’élection de Donald Trump comme le fruit d’une «conspiration» orchestrée avec la Russie, n’assistera pas en 30 ans de carrière politique: il était déjà absent à celle de George W. Bush en 2001. Reste que cette nouvelle décision lui vaut une vague d’insultes, alors qu’une quarantaine de démocrates du Capitole ont également annoncé qu’ils renonceraient aux festivités. «Cochon raciste»: voilà comment un élu républicain vient de le traiter sur Facebook.

Mais John Lewis a la peau dure. Il a tant subi, tant endossé et s’est fait arrêter de si nombreuses fois, que ces mots ne semblent plus le toucher. Inspiré par le combat de Martin Luther King, il a organisé plusieurs sit-in alors qu’il était étudiant à l’université Fisk, à Nashville, et dirigé des manifestations non violentes pour défendre les droits des Afro-Américains dans les Etats du Sud. Il rejoint les «Freedom Riders» à 21 ans, et s’est fait plusieurs fois frapper alors qu’il tentait d’approcher des lieux interdits aux Noirs. En 1963, il est le plus jeune orateur de la Marche sur Washington «pour l’emploi et la liberté», celle où Martin Luther King a prononcé son discours «I have a dream».

Deux ans plus tard, le 7 mars 1965, John Lewis est, avec son comparse Hosea Williams, à à la tête d’une marche de plus de 600 protestataires pour défendre le droit de vote des Noirs dans l’Alabama. Un «Bloody Sunday» qui le marquera à jamais: la répression policière s’est terminée dans des mares de sang. Les images de la principale organisatrice, Amelia Boynton Robinson, inanimée sur le pont Edmund Pettus, ont fait le tour du monde. Lui-même a été violemment tabassé par des policiers. Il a eu le crâne fracturé. Mais il a tenu à se rendre au QG de son mouvement avant de se faire soigner.

En tout, trois marches de protestation de Selma à Montgomery ont été organisées dans l’Alabama les 7, 9 et 25 mars 1965, en réaction à la mort d’un militant abattu par un policier quelques jours plus tôt. La deuxième marche a aussi provoqué des heurts: trois pasteurs blancs, qui avaient répondu à l’appel de Martin Luther King, ont été attaqués par des membres du Ku Klux Klan. L’un est mort trois jours plus tard. Une militante blanche des droits civiques connaîtra la même fin tragique, pendant la nuit de la troisième marche.

Un appel à la destitution de George W. Bush

Militant infatigable, celui qui, enfant, prononçait des oraisons funèbres pour ses poules, entre au Congrès en 1987, élu à la Chambre des représentants pour le 5e district de Géorgie. Agé de 76 ans, il continue aujourd’hui de se battre pour les principes de justice et d’équité qui l’ont toujours guidé. Il a reçu plusieurs prix, dont la médaille de la liberté que lui a remise Barack Obama en 2011.

Il a été le premier du Congrès à s’exprimer en faveur d’une procédure de destitution («impeachment») de George W. Bush, qu’il accuse d’avoir «systématiquement et délibérément violé la loi» en mettant des citoyens américains sur écoute. Il s’est aussi toujours opposé avec vigueur à l’invasion de l’Irak. En 2008, John Lewis avait été critiqué pour avoir d’abord soutenu Hillary Clinton pour la présidentielle, avant de porter son choix sur Barack Obama. En juin dernier, il a encore fait parler de lui pour avoir organisé un sit-in demandant au Congrès une réglementation sur les armes après la fusillade dans une discothèque gay d’Orlando qui a fait 49 morts.

John Lewis a aussi joué un rôle important dans l’érection du Musée de l’histoire afro-américaine à Washington, qui a vu le jour après plus d’un siècle de bagarres. Au Congrès, il a fini, après une série de défaites, par faire passer un projet de loi ratifié par George W. Bush en 2003.

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John Lewis a pour habitude de commémorer le «Bloody Sunday», dont il porte encore les cicatrices, en se rendant sur place. Dans son autobiographie «Walking with the Wind», il décrit l’attitude des protestataires en 1965 ainsi: «Sans chants, sans cris, juste le son des chaussures qui heurtent le sol […] Dr King avait pour habitude de dire qu’il n’y avait rien de plus puissant que le rythme de pieds en marche […]». Ses semelles risquent encore de se faire entendre.


Profil

1940: Naissance le 21 février à Troy (Alabama)

1965: Fracture du crâne lors d’une marche de protestation le 7 mars

1998: Publie son autobiographie «Walking with the Wind»

2017: Annonce qu’il boycottera la cérémonie d’investiture de Donald Trump