«Un accord avec l’Iran sera difficile»

Le Temps: Pensez-vous qu’un accord sur le nucléaire iranien soit toujours possible?

John Limbert: Je suis de nature optimiste. Les négociateurs trouveront peut-être un chemin vers un accord global. Mais un accord sur le nucléaire sera difficile à conclure. Au vu du climat politique actuel et de l’histoire des relations entre les Etats-Unis et l’Iran, je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée de se focaliser sur la seule question nucléaire et de rendre les relations entre Washington et Téhéran otages de sa résolution. Je l’ai dit quand j’étais dans l’administration et continue de le dire aujourd’hui. On devrait plutôt élargir les discussions à des domaines où des coopérations sont acceptables de part et d’autre: en Afghanistan par exemple, ou dans la lutte contre l’extrémisme sunnite. Ce faisant, tout ce qui a été récemment construit ne s’effondrera pas si on n’arrive pas à un accord.

– Barack Obama a tenté d’élargir les discussions en citant, dans une lettre adressée au guide suprême, les intérêts des deux pays à combattre le groupe de l’Etat islamique.

– Quand les négociations deviennent difficiles, il est toujours utile de recourir à l’artillerie lourde. En l’occurrence, il est inédit de voir les leaders américain et iranien en contact direct. Barack Obama n’en est pas à sa première tentative. En 2009, le président américain envoya deux missives au guide suprême Ali Khamenei. Il obtint une réponse à sa première lettre, mais l’échange s’interrompit après la réélection (controversée) de Mahmoud Ahmadinejad en juin 2009. Pour le président américain, tout ça n’est pas que de la rhétorique. Il est sincère. Mais la méfiance qui s’est installée en plus de trente ans a jusqu’ici été trop grande et les Iraniens ont été pris au dépourvu après la présidence de George W. Bush. Il a fallu quatre ans et un changement de présidence (Hassan Rohani) pour que le dialogue reprenne.

– L’une des principales pommes de discorde, ce sont les capacités d’enrichissement d’uranium que les Iraniens veulent conserver.

– Tout accord doit assurer à l’Iran que ses droits à l’enrichissement d’uranium, quels qu’ils soient, sont préservés. Sinon Téhéran, qui est sur la défensive sur le sujet, aurait l’impression de capituler une nouvelle fois. C’est d’ailleurs ce que souhaitent certains Occidentaux et le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou, qui préfère l’absence de résultat à un mauvais résultat. Or si, du côté occidental, certains parlent de «Munich» pour décrire un éventuel accord sur le nucléaire, en Iran, on a toujours en mémoire les terribles expériences passées faites lors de négociations avec le Royaume-Uni, les Etats-Unis ou la Russie. A Téhéran, on a encore le sentiment que ces puissances veulent dicter à l’Iran ce qu’il doit faire. L’équivalent de Munich, dans les discussions à Téhéran, c’est le Traité de Turkmanchai de 1828. A l’issue de la guerre russo-persane, les Perses ont dû avaler une humiliante perte de territoires et de souveraineté. Il ne fait donc aucun doute que le président Rohani sait ce qu’il peut vendre et ne pas vendre aux Iraniens.

– Bien qu’aucun accord global n’ait été conclu, comment voyez-vous les relations américano-iraniennes?

– Elles sont bien meilleures qu’il y a ne serait-ce que deux ans. Les négociations nucléaires ne sont plus stériles. Elles sont productives et menées de façon professionnelle. Le ton et le langage ont changé. Les communiqués respectifs sont très mesurés. Il ne faut pas sous-estimer ce changement. En ce sens, ce changement est un succès manifeste pour l’administration Obama. Mais tout est réversible. Je pense qu’il est nécessaire de poursuivre le dialogue, mais aussi au-delà du nucléaire.