Voici venue l'heure de tous les dérapages. L'autre jour, apostrophant John McCain, une dame du Minnesota avouait qu'elle avait peur. Barack Obama est «arabe», disait-elle, on ne peut pas lui faire confiance. Dans le même meeting électoral, et dans d'autres, des militants allaient plus loin, réclamant la tête de ce «terroriste». En Virginie, la semaine dernière, c'est un responsable local de la campagne républicaine qui prenait la plume. En cas de victoire de Barack Obama, écrivait-il, il faudra repeindre la Maison-Blanche en noir. Et remplacer la bannière étoilée par le croissant et l'étoile musulmans. Côté républicain, la campagne a changé de ton.

John McCain, sur scène, a repris la dame du Minnesota: «Obama est un père de famille décent, expliquait-il, un citoyen américain.» Il n'a pas clarifié pourquoi, à ses yeux, «décent» était l'opposé d'«arabe». Mais quoi qu'il en soit, une partie de la foule l'a hué lorsqu'il est venu à la rescousse de son adversaire démocrate.

Un «terroriste»

Le candidat républicain a-t-il lui-même favorisé ce nouveau climat, où reviennent en force les clichés raciaux? C'est la thèse que défendent les observateurs démocrates. «Le feu allumé par McCain et (la candidate à la vice-présidence) Sarah Palin est en train de se propager hors de contrôle», écrivait dimanche, parmi d'autres, le commentateur du New York Times Frank Rich.

Depuis deux semaines, les spots télévisés du tandem républicain sont en effet presque exclusivement consacrés à des charges personnelles visant le démocrate. Ces attaques tournent surtout autour d'un certain William Ayers, un ancien militant radical d'extrême gauche. Dès la fin des années 1960, le groupe d'Ayers, qui se faisait appeler The Weather Underground, a fait sauter plusieurs bombes à Washington et dans d'autres villes américaines. Les militants, qui agissaient à l'époque pour dénoncer la guerre du Vietnam et le système capitaliste, étaient surtout des étudiants. Leurs bombes n'ont fait que des dégâts légers.

A l'époque, Barack Obama avait 8 ans, comme il l'a lui-même rappelé. Mais quatre décennies plus tard, alors que William Ayers était devenu entre-temps professeur à l'Université de l'Illinois, les deux hommes se sont croisés à plusieurs reprises. Tous deux habitaient le même quartier de Chicago et tous deux ont participé à des réunions de diverses œuvres caritatives.

Le lien est pour le moins ténu. Mais il a suffi pour que la campagne de John McCain se déchaîne. «Obama a lancé sa carrière politique dans le salon d'un terroriste, expliquait par exemple Sarah Palin dans l'un de ses meetings. Ce n'est pas un homme qui voit l'Amérique de la même manière que nous voyons l'Amérique.» Lors du dernier débat télévisé entre les deux hommes, John McCain n'a pas abordé personnellement ce sujet, qui est pourtant désormais au centre de sa campagne. Mais lorsque le républicain pose à la foule la question rhétorique «qui est le vrai Obama?», il se trouve toujours quelqu'un maintenant pour répondre: «Un terroriste.»

«Graines de la haine»

Cette glissade s'accomplit alors que tous les sondages montrent aujourd'hui une avance de plus en plus nette pour Barack Obama. Les électeurs semblent montrer qu'une majorité des électeurs fait davantage confiance au démocrate qu'à son rival sur les questions économiques, le thème qui préoccupe avant tout l'Amérique à trois semaines de l'élection.

Durant le week-end, le membre du Congrès John Lewis mettait en garde à son tour: «Ce que je vois me rappelle une autre période destructive de l'histoire des Etats-Unis. Le sénateur McCain et la gouverneure Palin sont en train de semer les graines de la haine et de la division. Il n'y a aucun besoin de pareille hostilité dans notre discours politique.» John Lewis n'est pas seulement une sorte d'icône de la lutte contre la ségrégation raciale et en faveur des droits civiques. Il est aussi l'un des hommes les plus respectés du pays. Il y a quelques mois, John McCain lui-même le plaçait en tête de liste des Américains qu'il admire le plus.