Ils ne l’ont pas seulement pleuré pour sa musique, ses centaines de concerts, sa voix rocailleuse, ses chansons inscrites au patrimoine hexagonal et son parcours personnel hors norme. C’est une France rêvée, unie, mais aussi nostalgique d’une époque révolue qui a déferlé, samedi matin, sur le pavé parisien pour l’ultime hommage à Johnny Hallyday. Le discours d’Emmanuel Macron, prononcé par le président français sur le perron de l’église de la Madeleine, avant la cérémonie religieuse catholique, ne restera pas dans les annales.

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A l’évidence, le très littéraire chef de l’Etat – qui avait rencontré Johnny très récemment sans être lié d’amitié avec lui – était plus à son aise la veille, lorsqu’il avait prononcé l’éloge funèbre de l’écrivain Jean d’Ormesson dans la cour des Invalides. N’empêche: ce fut une cérémonie parfaite. A la fois rock’n’roll avec ce cortège de plus de 700 motards suivant le cercueil de la star sur les Champs-Elysées, et vraiment populaire, avec plusieurs centaines de milliers de fans venus lui dire adieu, de l’Arc de Triomphe à la place de la Concorde.

Johnny était tout. La révolte, la générosité, l’enfant de la rue. C’est cela que les Français respectent. Sur ce piédestal, il était le seul

Yves Bigot, directeur de TV5 Monde

Johnny, ce dimanche, s’est envolé pour sa dernière demeure. Le chanteur avait choisi d’être enterré sur l’île antillaise de Saint-Barthélemy, récemment dévastée par le cyclone Irma. A l’intérieur du Boeing affrété par la famille, qui a décollé dans la matinée du Bourget, sa dernière épouse, Laeticia, leurs deux filles adoptives d’origine vietnamienne, Jade et Joy, plus une soixantaine de proches dont plusieurs (l’acteur Jean Reno par exemple) se sont exprimés lors de la messe de la Madeleine. Immédiatement, des légions de fans ont promis de se rendre sous peu dans les Caraïbes pour fleurir sa tombe. Contrairement aux îles Marquises, choisies par Jacques Brel pour sa dernière escale, Saint-Barth est, il est vrai, plus accessible. La «Johnnymania» posthume se profile donc à l’horizon sur cette île prisée des milliardaires.

Hommage quasi républicain

Fait révélateur, la mise en cause du tsunami médiatique provoqué par la disparition de Johnny sera restée discrète tout au long de la semaine. Presque aucune voix dissonante ne s’est fait entendre pour critiquer cet hommage quasi républicain rendu à un rocker qui, de son vivant, brisa tous les codes et transgressa les lois. «Il entamerait la première chanson et vous commenceriez à chanter avec lui. […] Il ferait semblant d’oublier une chanson et vous la réclameriez. […] Dans un souffle, en n’osant pas vous l’exprimer trop fort, il vous dirait qu’il vous aime. Il était la France. Je vous demande d’applaudir Monsieur Johnny Hallyday», a préféré lancer aux milliers de fans Emmanuel Macron.

Qui d’autre pourrait aujourd’hui prétendre à une telle reconnaissance, à la fois oublieuse et amoureuse, semblable au défilé «black-blanc-beur» sur les Champs-Elysées après la victoire au Mondial de foot 1998? Le nonagénaire Charles Aznavour (né en 1924), vedette globale et géant de la chanson française? Sans doute pas. Le très populaire Jean-Paul Belmondo? Peut-être. L’ambivalent Alain Delon? Peu probable. «Johnny était tout. La révolte, la générosité, l’enfant de la rue. C’est cela que les Français respectent. Sur ce piédestal, il était le seul», expliquait dimanche l’enfant du rock Yves Bigot, directeur de TV5 Monde.

Rassembler au-delà des clivages

Un nom vient à l’esprit en termes d’hommage et de stature: celui de Jacques Chirac. L’ancien président français, avec lequel le chanteur – dont le cœur penchait à droite – entretenait d’excellents rapports, est sans doute le dernier de ces «géants» sortis tout droit d’une autre France: celle du gaullisme, des Trente Glorieuses, de la révolution de Mai 1968 (qui méprisait les yéyés version Johnny) et de la République triomphante. L’ancien chef de l’Etat, malade, n’était pas samedi à la cérémonie à laquelle assistaient, aux côtés d’Emmanuel Macron, deux autres de ses successeurs: Nicolas Sarkozy («un ami») et François Hollande. Hallyday-Chirac: impossible de ne pas y penser alors que se terminait la messe de la Madeleine, rappelant au passage la conviction chrétienne affichée du chanteur, qui arbora toujours une croix autour du cou. Oubliées les questions communautaires. Oubliés même les attentats de 2015, qui virent Johnny chanter (ce fut controversé) pour Charlie.

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Après? Difficile de mettre un autre nom sur la liste. Personne pour rassembler à ce point au-delà des clivages, capable de faire oublier au soir de sa vie les joutes politiques et artistiques, les combats et les détestations d’hier. Johnny Hallyday était à sa façon le miroir d’une France rêvée, passions et contradictions incluses. Un troubadour national, comme Victor Hugo – les comparaisons hâtives et exagérées n’ont pas manqué – fut, lui, le grand romancier national. La fabrique française des mythes est, depuis samedi, sacrément orpheline.


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