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Recueillement à Marnes-la-Coquette, 6 décembre 2017.
© ERIC FEFERBERG

histoire

Johnny Hallyday, une passion si française

Le chanteur décédé cette nuit incarnait tous les paradoxes du pays qui l’avait à la fois couronné roi du rock’n’roll et de la chanson française. Un rebelle politiquement très conformiste, rejeté puis courtisé par les élites intellectuelles, capable de proclamer son amour de l’Amérique et de l’argent sans jamais rompre avec son public populaire


Ils étaient venus par centaines, en août dernier, assister à l’hôtel Drouot à la vente aux enchères de plus de 2000 disques, articles et livres frappés de l’estampille Johnny Hallyday. Un trésor pour fans de tous âges et de toutes origines, exhumé par Yves Varin, un admirateur de longue date du chanteur, tombé en «Hallydaymania» au lendemain des années 60.

Lire aussi: Johnny, idole des jeunes: c’est encore vrai

Le vendeur, durant cette journée-là, se tenait coi derrière les commissaires-priseurs affairés à faire monter les prix. Un «banlieusard ordinaire», un temps employé municipal à Pontoise, sa ville d’adoption, au nord-ouest de Paris et fier de raconter que son premier coup de cœur ne fut pas pour Johnny, mais… pour Claude François. Jusqu’à la découverte du roi hexagonal du rock’n’roll. 1972. L’ex-vedette yé-yé lance son Johnny Circus à travers la France. Un show intégral, où les numéros de cirque alternent avec les hits. Plus de 80 camions débarquent chaque jour, en pleine nuit, dans les villes étapes de la tournée. L’opération est un échec financier retentissant, précurseur d’autres gouffres dans lesquels la vedette trébuchera souvent. Pour se relever toujours: «Je me suis souvent demandé pourquoi j’ai passé une partie de ma vie à collectionner la memorabilia Hallyday, racontait cet été à France Info ce fan aux revenus modestes, connu des amateurs du monde entier depuis cette vente. J’ai trouvé la réponse: il donnait confiance dans la force de la France.»

Un porte-étendard ambigu

Johnny Hallyday n’était pas «la» France. Il en était un ambigu et formidable porte-étendard, parce qu’il incarna tout au long de sa carrière, y compris dans sa vie personnelle, les contradictions culturelles tricolores. Fan de rock et de blues américain, copieur invétéré des plus grands tubes d’outre-Atlantique, incapable de transporter son succès au-delà des frontières de la francophonie, Jean-Philippe Smet avait en lui cette rage que les Français admirent, et ces fêlures affichées qui les font succomber. «Je sais, expliquait-il en 1998 à l’écrivain Daniel Rondeau, que le bonheur n’existe pas. Il n’y a que la douleur. Et la solitude. J’en parle souvent parce que je ne peux parler que de ce que je connais. Quand je dis parler, c’est chanter.»

Et comme Edith Piaf, il ne «regrettait rien»: «C’est un grand chanteur populaire. Sa carrière ressemble en beaucoup de points à celle d’Edith Piaf. Jean d’Ormesson meurt et quelques heures après Johnny Hallyday meurt. Il y a des effets miroirs extraordinaires», avouait ce matin l’universitaire Jean-François Brieu, auteur de Johnny, une passion française (Ed. du Layeur).

Sa sortie contre les Enfoirés

«Johnny» était en apparence le contraire de ces chanteurs engagés que la France a longtemps portés au firmament. Il n’avait pas d’autre combat que le sien: celui de la musique, de sa révolte, de sa volonté de rester coûte que coûte au sommet, à force de performances et d’audaces personnelles et professionnelles qui ruinèrent tant de producteurs. Et pourtant. En 2015, sa sortie contre la dérive des Enfoirés, le collectif réuni par Coluche pour les Restos du Cœur au seuil des années 90, dit la colère toujours présente. Lui affirme ne pas vouloir se déguiser en «clown». Eux peinent à répondre, empêtrés dans les rivalités personnelles qui conduiront, en 2016, à une crise ouverte et au départ de leur meneur, Jean-Jacques Goldman. Pas étonnant. Un étrange virus politique a toujours démangé Hallyday, depuis que son service militaire effectué en Allemagne, de 1965 à 1966, l’avait placé au premier rang de la patrie. Le révolté aimait l’ordre. Le rebelle des rythmes et des décibels resta étanche aux revendications étudiantes de mai 1968 et aux utopies libertaires. Le séducteur invétéré respectait la famille, au point de l’encenser sur le tard. L’évadé fiscal, un temps résident à Gstaad pour fuir les impôts français, défendait âprement le droit au profit.

De Gaulle et Pompidou contre lui, Giscard, Chirac et Sarkozy avec

Détesté par de Gaulle et Pompidou, qui ne comprenaient rien aux déhanchements yé-yé, mais courtisé par Giscard, Chirac et Sarkozy – «un ami» –, qui adoraient s’afficher à ses côtés. Jusqu’au ras-le-bol, prononcé en 2012 alors que la maladie commençait à l’assiéger: «Je n’ai pas l’intention de donner mon avis sur quoi que ce soit. Je crois qu’un artiste n’a pas à se prononcer. Je l’ai d’ailleurs fait, à tort, je l’avoue», confiait alors l’ex-idole des jeunes au Républicain lorrain.

Etait-il un homme de droite?

Etait-il, cela dit, vraiment un homme de droite? Incontestablement sur le plan social. L’Amérique et ses inégalités, mais aussi son culte de la réussite et du capitalisme, avaient forgé le mental de cet artiste self-made-man qui, constamment, rechercha le père à travers les chefs d’Etat et de gouvernement qu’il côtoya. «Ici, on a l’impression d’être assisté: on ne bosse pas, on fait les 35 heures, on fait des manifs, la grève… je trouve ça désolant», lâchait-il l’an passé, alors que les militants de la CGT bloquaient Paris dans un énième bras de fer. Sauf que Johnny connaissait ses fans. Nous sommes en 1991.

Le chanteur se produit à la traditionnelle fête du journal communiste L’Humanité, dont il était encore l’invité vedette en septembre 2016. Les adhérents du PC scandent son nom. Le secrétaire général du parti, Georges Marchais, concède de sa voix rocailleuse qu’il ne peut pas rivaliser. Deux peuples se retrouvent sur scène. Celui du rock «made in USA» et de la lutte des classes version soviétique, en train d’agoniser depuis la chute du Mur: «Je me soigne, je lutte, je me bats et j’espère m’en sortir pour les rejoindre», avait confié, voici quelques semaines, le chanteur de «Retiens la nuit» à L’Huma, en parlant du nouveau spectacle des Vieilles Canailles avec Eddy Mitchell et Jacques Dutronc.

Les racines populaires rivées en lui

Le paradoxe venait sans doute de ses origines. Né à Paris, le fils de l’acteur belge Léon Smet et d’Huguette Clerc avait, rivé en lui, ses racines populaires et sa rage d’en sortir. Georges Brassens, le poète sétois, était un enfant de la Méditerranée tranquille, partagé entre son anticléricalisme paternel et le goût des autres donné par sa mère, une dévote catholique. Léo Ferré, l’anarchiste monégasque, était l’enfant d’un couple bourgeois dont le père dirigeait le casino de Monte-Carlo.

Reste Edith Piaf, fille du pavé parisien abandonnée par sa mère, comme Johnny le fut par son père. Piaf qui, comme le roi des yé-yé, fut toujours une interprète, et jamais une auteure. Piaf et la drogue. Piaf et les excès. Piaf et l’amour. Piaf sa protectrice lorsque, à 17 ans, Jean-Philippe la rencontre, présenté à la diva par Charles Aznavour. Itinéraire parallèle. «J’étais maladivement timide, racontera-t-il à Paris Match. J’ai inventé l’excuse des toilettes pour fuir. J’étais plus à l’aise sur scène. En dehors, si j’entrais dans une pièce et que les gens me regardaient, je ne savais plus comment marcher.»

Le mousquetaire et le cynique

Hallyday, ou une passion si française. Tout et tous se croisent dans sa biographie. Claude François, adulé par les filles des années 70, le jalousait au point de le copier. Eddy Mitchell lui servait de grand frère. Michel Drucker fut son incontournable faire-valoir télévisuel. Même François Mitterrand, que l’amour des livres et de Jacques Chardonne portait bien loin des scènes de rock, parvient à le rapercher via Nathalie Baye, l’actrice avec lequel il vit en couple dans les années 80, et dont le vote à gauche est de notoriété publique.

Comme s’il y avait, dans ce chanteur écorché prêt à tous les excès, un mélange de Cyrano de Bergerac et de Louis-Ferdinand Céline. Le mousquetaire et le cynique. Le verbe haut et le cœur vers le bas. Le goût effréné de la séduction, de la conquête, et la conviction que, de toute façon, la France restera un pays dévoré de l’intérieur par ses contradictions. Le voyage au bout de la chanson de Johnny Hallyday fut, aussi, un voyage au bout des rêves, des blessures et des fractures françaises.

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