La mort de son pilote choque la Jordanie

Monde arabe L’otage aux mains de l’Etat islamique a été brûlé vif

Le pays serre les rangs autour du roi Abdallah

L’heure est à la vengeance. Les dirigeants jordaniens, roi Abdallah en tête, ont multiplié les menaces de «ripostes sévères» après que l’Etat islamique a diffusé mardi une vidéo montrant «l’exécution» du pilote Maaz al-Kassasbeh, brûlé vif dans une cage.

Deux djihadistes qui attendaient depuis des années l’application de leur peine ont été pendus dans une prison, dont Sajida al-Rishawi qui faisait figure de possible monnaie d’échange pour obtenir la libération du pilote. Et l’Air Force royale jordanienne n’a pas tardé à clamer qu’elle avait entrepris de multiples raids en Syrie contre les combattants de l’Etat islamique, provoquant selon elle «un grand nombre de morts et endommageant les infrastructures du groupe terroriste».

«La mort d’Al-Kassasbeh exigeait une réaction. Le roi essaye ainsi de regagner le soutien tribal, qui est déterminant dans le pays. Mais il n’est pas encore sûr que deux pendaisons puissent être vues comme une vengeance suffisante», explique Pénélope Larzillière, chargée de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

D’ores et déjà, le père du pilote, qui est une figure de l’importante tribu bédouine de Karak, a exigé «qu’aucun criminel ne soit épargné pour venger le sang précieux» de son fils. Le Ministère de la défense lui a fait écho, en promettant «une réponse proportionnelle à l’ampleur de la tragédie ressentie par tous les Jordaniens».

Alors que le pouvoir hachémite repose sur les structures tribales traditionnelles (dont la moitié de la population, d’origine palestinienne, est exclue), cette proximité s’est érodée ces dernières années. La guerre en Syrie et l’arrivée de centaines de milliers de réfugiés ont frappé de plein fouet l’économie jordanienne. Pour la première fois en 2012, lors de manifestations contre la vie chère, les grands clans ont menacé de retirer leur soutien au roi.

La Jordanie est le seul pays de la coalition internationale à partager des frontières avec la Syrie et l’Irak. On estime qu’un peu plus de 2000 Jordaniens sont partis combattre dans ces deux pays aux côtés des forces islamistes. Les forces de sécurité internes et les services secrets sont sur le qui-vive. L’automne dernier, des dizaines de personnes ont été arrêtées au motif qu’elles sympathisaient avec les djihadistes.

Un sondage récent, conduit par un institut arabe, montrait qu’une majorité de Jordaniens comprenait l’utilité de combattre l’Etat islamique. Mais ils estimaient dans une proportion similaire que cette guerre n’allait bénéficier qu’à Israël, aux Etats-Unis et à l’Iran, trois pays qui n’ont pas vraiment bonne presse dans le pays. Alors que la Jordanie se sent aujourd’hui en première ligne, cette participation aux combats a avivé une certaine contestation dans les rangs des Frères musulmans et des salafistes, même s’ils restent fidèles au roi et prônent une approche réformiste dans leur écrasante majorité.

«Le roi Abdallah est pris en porte-à-faux. Sa décision de participer à la guerre contre l’Etat islamique a été très critiquée. Mais dans le même temps, pour faire face à la dégradation économique, il a besoin des subsides des Etats-Unis et de l’Arabie saoudite, qui le poussent à participer à cette guerre», poursuit Pénélope Larzillière.

Une foule de Jordaniens s’était amassée mercredi pour acclamer le roi qui était de retour de Washington, où il avait trouvé un soutien appuyé du président américain, Barack Obama. Les Etats-Unis viennent ainsi de porter leur aide à la Jordanie de 600 millions à 1 milliard de dollars annuels.

Dans l’immédiat, la Jordanie paraît d’autant plus unie dans son désir de vengeance que les circonstances de la mort d’Al-Kassasbeh sont particulièrement abominables. Pour mimer le résultat des bombardements de la «coalition des croisés» en Irak et en Syrie, le corps du pilote jordanien a ensuite été enseveli sous des gravats et broyé par un bulldozer. La vidéo dévoile en outre le visage, le nom et l’adresse des pilotes jordaniens qui participent à la coalition, en promettant une récompense – «cent pièces d’or» – à ceux qui parviendront à les assassiner.

Alors que la Jordanie promet ainsi de multiplier les raids contre l’Etat islamique, les Emirats arabes unis (qui participent eux aussi à la coalition internationale) auraient, de leur côté, décidé de «suspendre» leurs opérations jusqu’à nouvel avis. En cause: le manque de volonté qu’auraient montré les Etats-Unis à l’heure d’aller récupérer le pilote Maaz al-Kassasbeh, dont l’avion s’était écrasé en Syrie en décembre dernier.

La Jordanie est le seul pays de la coalition à partager des frontières avec la Syrie et l’Irak