Avec Joschka Fischer en numéro deux du gouvernement Schröder, le parti écologiste des Grünen est décidément contraint d'avaler bien des couleuvres. Alors qu'une majorité d'Allemands réclame un référendum sur l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne, les Verts se sont alignés pour dénoncer la récolte de signatures entreprise par l'opposition chrétienne démocrate. La mort dans l'âme, ils ont levé leur opposition à la vente de 350 chars Leopard à l'armée turque. Et voilà qu'avant même le dépôt d'une proposition de loi pour l'introduction du référendum, réclamé surtout par les Verts, l'incontrôlable Joschka Fischer savonne la planche.

C'est le monde à l'envers: la CDU d'Angela Merkel paraît défendre davantage de droits populaires alors que la coalition rose-verte donne le sentiment d'avoir peur des réactions des citoyens. Or le droit de référendum, dans l'Union européenne comme au niveau national, est l'un des piliers du programme des Verts.

«Je ne suis pas un adepte du référendum. Je trouve que notre démocratie représentative fonctionne très bien. Comment auraient été prises les décisions fondamentales de la République fédérale allemande si à chaque fois il y avait eu un vote populaire? Berlin ne serait jamais devenu une capitale et l'euro n'existerait pas», a répondu Joschka Fischer dans une interview à la Berliner Zeitung, jeudi. Et d'ajouter: «J'ai toujours été un Realo.»

Or précisément, dans deux questions européennes vitales, la ratification de la Constitution et l'adhésion de la Turquie, la pression monte en Allemagne pour associer les citoyens aux décisions. Selon un sondage réalisé pour l'hebdomadaire Stern, 59% des personnes interrogées seraient favorables à un vote populaire sur l'adhésion de la Turquie à l'UE et 39% estiment que cela n'aurait pas de sens. Même au sein du SPD de Gerhard Schröder «il existe, dans une bonne partie de la base, une peur diffuse et des inquiétudes», a averti le président de la Commission de l'Economie et du travail au Bundestag, Rainer Wend.

Eléments plébiscitaires

Durant l'été déjà, les sociaux-démocrates avaient dû bousculer Gerhard Schröder, hostile à toute idée de faire ratifier la Constitution européenne par le corps électoral comme en France et en Grande-Bretagne. Parce qu'il craint sans doute qu'un tel scrutin se transforme en référendum pour ou contre sa politique intérieure. Surtout parce que l'introduction d'éléments plébiscitaires risquerait d'ébranler et de paralyser tout le système constitutionnel, déjà assez compliqué avec le poids des Länder. Finalement, sous la pression de la base et des Verts, la coalition parlementaire rose-verte a annoncé son intention d'introduire un projet de loi sur le référendum, projet qui serait débattu en janvier 2005. Rien n'est acquis, car il faut une majorité des deux tiers du Bundestag pour faire passer une telle réforme.

Mais du coup, la CDU et la CSU auraient mauvaise grâce de s'opposer à l'introduction de tels droits populaires, même si elles avaient déjà repoussé une proposition semblable en 2002. Car depuis quelques jours, l'opposition a enfilé la robe de l'avocat du peuple pour exiger que les Allemands puissent se prononcer sur l'entrée de la Turquie dans l'UE. A défaut de référendum populaire «à la suisse», le président CSU de la députation bavaroise, Michael Glos, a lancé l'idée d'une vaste récolte de signatures dans tout le pays pour faire pression sur le gouvernement. Afin qu'il propose à la Turquie un partenariat privilégié plutôt que l'adhésion. Edmund Stoïber, le patron de la CSU et de la Bavière, a estimé que «c'était une idée raisonnable» et Angela Merkel, présidente de la CDU, a suivi.

L'idée, qualifiée de populiste, dangereuse et irresponsable par les Verts et les sociaux-démocrates, a provoqué la colère de la communauté turque. «C'est une sorte de déclaration de guerre à la Turquie et aux Turcs qui vivent en Allemagne», s'est indigné son président, Hakki Keskin. Et comme pour justifier ces craintes, les partis d'extrême droite NPD et DVU ont applaudi à la campagne de récolte de signatures. Même au sein de la CDU certains députés ont exprimé leur malaise.