José Manuel Barroso a-t-il été «émoussé» par ses années helvétiques? Les adversaires politiques du président sortant de la Commission européenne – et ils sont nombreux – n’ont pas encore brandi cet argument. Mais à y regarder de près, et à en croire ceux qui le connaissent bien comme le professeur genevois Dusan Sidjanski, la remarque mérite examen. «La force de Barroso, c’est son sens du compromis, note une collaboratrice de longue date de l’ancien premier ministre portugais. Le problème, c’est que, contrairement à ce qui se passe en Suisse, beaucoup, au sein des pays membres de l’UE, prennent cela pour de la faiblesse. Voire de la lâcheté...»

Retour sur un parcours. José Manuel Barroso est arrivé à Genève en 1981, titulaire d’une bourse du gouvernement fédéral. Il avait connu la dictature à Lisbonne, comme étudiant. Il s’était proclamé maoïste. Mais la famille et la carrière l’ont rattrapé. Il a rejoint en 1980 le Parti social-démocrate (centre droit). Il s’est marié juste avant de débarquer en Suisse. Son épouse, belle femme issue d’une famille aisée, est enceinte lorsqu’il décroche un poste d’assistant à la faculté de droit, après avoir bouclé son mémoire sur «l’adaptation de l’administration portugaise aux normes de la Communauté européenne».

L’intéressé n’a depuis lors jamais caché son goût pour la politique fédérale. «Il connaît les contraintes politiques du système suisse. Inutile de le briefer», se souvient un diplomate helvétique qui l’a côtoyé à plusieurs reprises. Mais l’homme, fidèle à la Confédération, est aussi sorti meurtri de l’expérience. L’échec de l’adhésion à l’Espace économique européen en décembre 1992 l’a sonné. A l’époque, José Manuel Barroso entamait sa deuxième année comme ministre des Affaires étrangères. Il siégeait au Conseil européen. «Il ne comprenait pas. Et, en même temps, il était déja résigné», se souvient un journaliste portugais qui le côtoie depuis longtemps. Un de ses anciens collègues, assistant à l’université à la même époque, confirme: «Un Européen convaincu, comme lui, ne pouvait pas ne pas se sentir blessé. Mais il en a également tiré une leçon très «suisse»: l’affrontement politique ne paie pas.»

Le grand écart demeure. José Manuel Barroso a gardé la passion des idées européennes. Mais le punch du militant a fait place à beaucoup d’habileté diplomatique... «C’est vrai. Il n’était pas rebelle, reconnaît un ancien professeur. Il était silencieux, travailleur, puis il a gagné en stature au fur et à mesure.» Un profil d’élève brillant qui lui vaudra plus tard d’être contacté, sur les bancs de l’Université de Georgetown – où il enseignera ensuite – par le Parti social-démocrate portugais pour un premier poste de secrétaire d’Etat. «Il m’a appelé au téléphone, se souvient Dusan Sidjanski. Il me demandait de le conseiller. Devait-il choisir la politique, ou sa thèse? Je lui ai répondu qu’une thèse, il pourrait toujours la faire plus tard.» On connaît la suite...