«Bien sûr que je ne savais rien.» Il fut impossible, hier, d'arracher tout autre commentaire à José Luis Zapatero. Le chef du gouvernement socialiste a difficilement masqué son embarras, après les révélations du quotidien El Pais, dans son édition dominicale, d'après lesquelles Madrid avait donné son feu vert aux vols «illégaux» affrétés par la CIA vers Guantanamo. D'après le journal, documents officiels à l'appui, le gouvernement espagnol avait, en janvier 2002, autorisé des avions militaires américains, qui transportaient des prisonniers «talibans ou d'Al-Qaida», à faire escale dans des aéroports en Espagne.

«Complices actifs»

A l'époque, José Luis Zapatero n'était certes pas aux affaires, mais sur les onze vols certifiés, neuf se sont produits au cours de l'année 2005, lorsque les socialistes étaient au pouvoir. Au cours du week-end, le ministre des Affaires étrangères (d'aujourd'hui et d'alors), Miguel Angel Moratinos, s'était montré plus disert, mais tout aussi catégorique: «Notre gouvernement n'a jamais été informé par l'équipe précédente de la nature de ces vols. Nous n'avons jamais permis de violation des droits de l'homme sur notre territoire.»

«L'équipe précédente» évoquée, c'est le gouvernement de José Maria Aznar, au pouvoir entre 1996 et 2004, aujourd'hui en retraite politique, mais toujours actif dans l'ombre. D'après El Pais, les conservateurs du Parti populaire (PP), qui en mars 2003 allaient pleinement appuyer l'offensive guerrière de George Bush en Irak, auraient agi «en complices actifs» en janvier 2002, quatre mois après les attentats islamistes aux Etats-Unis. A cette date, le gouvernement Aznar, voulant «à tout prix éviter que l'opinion publique espagnole soit mise au courant de ces vols», recommande à l'administration américaine l'utilisation d'«aéroports discrets», notamment ceux des bases américaines de Moron et de Rota, en Andalousie.

Lundi, les dirigeants du PP ont éludé le sujet, tout en accusant les socialistes au pouvoir d'avoir «filtré à la presse des documents secrets». Le leader communiste Gaspar Llamazares a attaqué la droite: «Ces documents indiquent qu'Aznar a pleinement contribué à ces vols de la honte, emmenant des détenus musulmans vers une zone de non-droit.»

Les révélations d'El Pais ravivent un «scandale» médiatique datant de novembre 2005, lorsque la presse indique que de nombreux vols de la CIA ont fait escale en Espagne, entre 2002 et 2005 - et dans d'autres pays de l'UE. Depuis deux ans, le juge de l'Audience nationale à Madrid, Ismael Moreno, enquête sur la légalité de ces vols.

Hier, la gêne et le silence des deux principaux partis contrastaient avec les attaques mordantes des formations catalanistes et de gauche. «Il est désormais établi qu'Aznar a commis un délit grave, en autorisant le passage et l'escale de vols illégaux, ont fustigé les écologistes catalans d'ICV. Mais le gouvernement Zapatero, via ses propres services secrets, étaient forcément au courant de la nature de ces vols. Or, il a tu publiquement leur existence.» Avec les communistes d'IU, cette formation a exigé hier la création d'une commission d'enquête parlementaire sur ce dossier ultrasensible.