Franquisme

José Maria Galante: «L’Espagne doit déterrer son passé»

Depuis quarante ans, il est parmi ceux qui se battent pour que la vérité soit dite sur la dictature franquiste. Quitte à recourir pour cela à la justice argentine

Est-ce le jour qu’attend José Maria Galante depuis quarante ans? Mardi prochain, le parlement espagnol décidera s’il est enfin temps de revoir la loi d’amnistie, en vigueur depuis 1977. Surnommée «le pacte de l’oubli», cette loi visait officiellement à permettre à la jeune démocratie espagnole de tourner sans encombre la page de la dictature. Dans les faits, elle est devenue une impénétrable chape de plomb qui, depuis lors, a interdit de juger les crimes commis dans ce pays durant les décennies du franquisme.

Torturé par les franquistes

A bientôt 70 ans, José Maria Galante dit «Chato», a presque des allures de jeune homme, malgré ses cheveux blancs. Sa jeunesse, cet ancien étudiant l’a pourtant laissée dans les prisons espagnoles, où il aura passé cinq ans, et particulièrement dans la sinistre Direction générale de sécurité, où il sera battu, humilié et torturé par la police franquiste. Le jeune «Chato» a le malheur de passer entre les mains de l’un des personnages les plus atroces de la dictature: Antonio Gonzalez Pacheco, alias Billy the Kid, qui lui fera subir le pire pendant des semaines. «Cet homme habite aujourd’hui à 400 mètres de chez moi», explique «Chato» en en tirant une leçon plus générale. «Après la loi d’amnistie, les juges de l’époque ont été décorés, les militaires ont gradé, les hommes politiques n’ont pas bougé, la police n’a pas été inquiétée. En somme, tout est resté en l’état.»

José Maria Galante est l’un des protagonistes du film The Silence of Others, réalisé par Almudena Carracedo et Robert Bahar et projeté à Genève dans le cadre du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH). Le goût amer qui se dégage de ce film? La loi d’amnistie n’a été qu’un moyen de garantir l’impunité aux pires criminels de la dictature espagnole, suggère-t-il. Si une poignée d’opposants au franquisme ont aussi été libérés, c’est bien le régime qui a réussi de la sorte à se blinder face à toute prétention de la justice.

Aujourd’hui encore, le combat de José Maria Galante suscite des haussements d’épaules: «A quoi bon rouvrir les blessures du passé? Pourquoi cherchez-vous la vengeance après toutes ces années?» lui lance-t-on. Ce à quoi il répond par une autre question: «De quoi ont-ils donc peur? En 1977, cette logique du pacte du silence n’était déjà pas acceptable. Mais aujourd’hui, en 2018? C’est devenu simplement grotesque.»

Devant les tribunaux argentins

Comme le montre le film The Silence of Others, José Maria Galante et ses acolytes espagnols, qui ne peuvent se résoudre à accepter cet état de fait, ont eu recours à une trouvaille géniale: celle de la compétence universelle de la justice. L’Espagne avait, avec fierté, obtenu notamment l’arrestation du dictateur chilien Augusto Pinochet au nom de ce principe qui concerne les crimes commis contre l’humanité. Face au verrouillage de la justice nationale, les militants espagnols tenteront un voyage judiciaire en sens inverse: c’est devant les tribunaux argentins qu’ils porteront plainte afin que soient jugés en retour les crimes commis par le franquisme.

«A l’heure qu’il est, la procédure reste ouverte devant les tribunaux», constate «Chato». Mais cela n’empêche pas la justice espagnole de mettre autant qu’elle peut les bâtons dans les roues des collègues argentins, en freinant les procédures, en minimisant la portée des crimes commis, en refusant de livrer les inculpés. A ceux qui pensent que José Maria Galante et les siens sont en pleine théorie du complot, il rétorque: «C’est en grande partie cette question qui a coûté son poste au juge Baltasar Garzon.» Ce même Baltasar Garzon qui était considéré comme un héros au temps où il s’en prenait aux dictatures latino-américaines…

«Un calcul simple»

«Les criminels avaient fait un calcul simple: avec le passage des ans, nous allions tous disparaître et tout cela allait progressivement sombrer dans l’oubli», souligne José Maria Galante. Mais c’est le contraire qui est arrivé. «Surprise: chaque année, la pression augmente. Aujourd’hui, ce sont les enfants, voire les petits-enfants des victimes qui réclament la vérité et la justice. Il est simplement impossible de mettre un couvercle sur l’histoire. On peut fermer les portes, mais elle revient par la fenêtre.»

Plus un jour ne passe en Espagne sans que surgissent des débats sur les fosses communes du franquisme (plus de 100 000 personnes ont «disparu» durant la guerre civile et la dictature), sur le vol d’enfants à l’époque ou sur le changement d'un nom d’une rue hérité du franquisme. «C’est la nouvelle génération qui est aujourd’hui en train de déterrer le passé, littéralement», insiste l’homme. Et pour lui, tout est lié: «Regardez la crise économique, mais aussi institutionnelle et identitaire dans laquelle l’Espagne est plongée… Tout cela tire en partie son origine de cette transition démocratique qu’on avait présentée à l’époque comme exemplaire mais qui, en vérité, n’a rien réglé.»

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