Les eurodéputés opposés à la reconduction de José Manuel Barroso devraient faire un détour par Genève. Ils pourraient discuter, au Centre européen de la culture, des qualités de l’ancien premier ministre portugais telles qu’aime les décrire son «mentor», le professeur genevois Dusan Sidjanski. Nous sommes au début des années 80. Né en 1956, le jeune José Manuel Barroso devient assistant à l’Université, où il entame sa thèse sur les relations entre le Portugal et la Communauté.

Son passé maoïste est déjà derrière lui. L’homme est rentré dans le rang. Il s’est marié et a contribué à créer, à Lisbonne, une antenne du Mouvement européen. «Dire de lui qu’il n’est pas un Européen convaincu ne tient pas debout, juge l’universitaire. N’oubliez pas les contraintes de son premier mandat, entamé avec les «non» français et néerlandais de 2005 à la Constitution. Sa reconduction à Bruxelles lui permettra de montrer son vrai visage.»

Dusan Sidjanski a un parti pris. Il conseille d’ailleurs toujours son ancien assistant. Mais il n’est pas le seul, loin s’en faut, à défendre ce dernier, soutenu à l’unanimité par les Vingt-Sept et défendu, à Strasbourg, par le groupe conservateur du PPE (Parti populaire européen), large vainqueur le 7 juin.

L’eurodéputé français Alain Lamassoure affirme ne pas comprendre le blocage des Verts et d’une partie des socialistes: «Barroso a un bilan, plaide-t-il. Sans l’impulsion de sa Commission, le plan Climat de l’UE n’aurait pas été adopté. Il représente aussi le camp qui a remporté les élections. Alors, que veut-on de plus? Ceux qui l’accusent d’avoir affaibli la Commission face aux Etats membres cherchent surtout à masquer leur défaite.»

La question posée fait mouche. Pour ses partisans, l’ancien premier ministre portugais, propulsé in extremis en 2004 à Bruxelles sur fond de fracture «irakienne» et de réticences face à la candidature de l’ex-chef du gouvernement belge Guy Verhofstadt, est depuis plusieurs semaines la cible d’une «cabale» largement alimentée par les médias français. Laquelle ne déplairait pas à Nicolas Sarkozy qui, après avoir loué «José Manuel» durant sa présidence de l’UE, a ensuite enragé de le voir décortiquer son plan de relance.

«Les eurodéputés de tous bords sont beaucoup moins négatifs, complète l’ancien ministre français Michel Barnier, conservateur lui aussi. Il n’y a ni malaise Barroso, ni inquiétude sur l’état de la Commission.» A preuve, selon celui-ci, les applaudissements nourris encore adressés mercredi à José Manuel Barroso, venu à la rescousse du premier ministre tchèque, Jan Fisher, dont le pays vient d’achever ses six mois de présidence plutôt chaotiques.

«Barroso est à la fois un homme de conviction et de compromis. Il fait le lien», juge un collaborateur. Une qualité indispensable, disent ses défenseurs, à l’heure où le collège des Commissaires compte 27 membres, où les nouveaux pays membres ont importé de nouvelles habitudes politiques, et où le moteur traditionnel de l’UE qu’est le couple franco-allemand a perdu de sa puissance. «La presse française, en particulier, ne jure que par le souvenir de Jacques Delors, complète Alain Lamassoure. Mais c’était une autre époque. Une autre Europe.»

Restent des griefs sévères. Le premier est sa prétendue absence de vision. Rien de comparable, depuis 2004, au fameux «livre blanc» des années Delors sur le marché unique. «José Manuel Barroso n’est pas sorti de son costume d’homme providentiel de l’après-guerre d’Irak, juge un journaliste. Il parle plusieurs langues. Il est bon diplomate. Mais comment voit-il l’UE dans cinq ou dix ans?». Ceux-là, comme le Belge Guy Verhofstadt, mettent donc des conditions pour le reconduire. A la tête des libéraux, ce dernier exige des «engagements» de la part du candidat. Lequel s’est dit prêt à rencontrer toutes les familles politiques à la rentrée. Le Parlement européen, censé fixer aujourd’hui son investiture au 16 septembre, pourrait néanmoins temporiser. Alors que la Suède espérait un vote dès juillet.

Le second grief porte sur la gestion de la crise. José Manuel Barroso a, selon ses détracteurs, raté le coche. «Il a été pris de court, c’est vrai, reconnaît un intime. Comme d’autres. La crise l’a déstabilisé.» Forte de son monopole d’initiative, la Commission a toutefois présenté des directives sur la supervision financière. Trop vite, disent aujourd’hui les tenants d’un plan de relance communautaire. «Ce qu’il faut, c’est un changement drastique d’attitude pour défendre l’intérêt commun européen», a prévenu à Strasbourg Guy Verhofstadt.

Autre critique enfin: le style de José Manuel Barroso et sa réputation de pencher pour l’intergouvernemental. Le leader des «Verts», Daniel Cohn-Bendit, en a fait son cheval de bataille, au point de faire imprimer des T-shirts «Stop Barroso» distribués à Strasbourg. Pour lui, l’ancien premier ministre portugais «fricote beaucoup trop avec les Etats membres». Comme si le président de la Commission se satisfaisait d’être «ligoté». Alors que son institution doit au contraire rompre les cordes nationales. Pour tirer l’UE de l’avant.