Cette fois, le coup est venu de l'entourage même du président Joseph Kabila: le major Eric Lenge, un Katangais né en 1971 à Ankoro (le village même de la famille Kabila) est le chef de la Garde spéciale présidentielle, chargé de la sécurité rapprochée du chef de l'Etat. C'est cependant lui qui, vendredi à 2 heures du matin, à la tête d'un groupe d'une vingtaine d'hommes, a pris le contrôle de la radio pour annoncer la suspension des institutions et la neutralisation de la transition congolaise, qu'il a décrite comme un échec.

En même temps, les putschistes ont réussi à se rendre au siège de la Société nationale d'électricité et à couper le courant dans la capitale. Ils se sont ensuite rendus au camp militaire Tshatshi, comme s'ils espéraient recevoir l'appui d'autres hommes en uniforme ou être rejoints par des groupes qui seraient venus de Brazzaville. Mais, au lieu d'un soutien, ils ont été confrontés à d'autres militaires loyalistes et les Kinois ont entendu des détonations à l'arme lourde, tandis que des blindés prenaient position dans le quartier central de la Gombe, en même temps que des hommes en civil, armés, appartenant vraisemblablement à la Demiap (détection militaire des activités anti-patrie). Les mutins ont cependant réussi à fuir en direction de l'aéroport de Ndjili, où un important dispositif militaire était déployé. De là, ils se sont dirigés vers la localité de Kasangulu, dans le Bas Congo, une région où se trouvent plusieurs camps militaires, et à Kinshasa, les autorités ont assuré qu'ils étaient en débandade.

Alors que les Kinois restaient prudemment chez eux, que les diplomates évoquaient une nouvelle tentative de déstabilisation du processus de transition, le ministre de l'Information, Vital Kamerhe, assurait en effet que la tentative de coup d'Etat avait échoué. Ce que devait bientôt confirmer le président Kabila lui-même sur les antennes de la télévision nationale. Son apparition dissipa les rumeurs selon lesquelles il avait été assassiné. Incitant la population à la vigilance, le président assura qu'«il ne permettrait à personne de faire dérailler le processus de transition qui doit conduire le pays vers des élections en 2005».

«Partage vertical»

Il n'empêche que, même s'il semble avoir échoué, cette nouvelle alerte démontre à quel point la situation demeure volatile. On se souvient en effet de l'Opération Pentecôte qui, le 28 mars dernier, avait déjà ébranlé Kinshasa. Mais surtout, la capitale n'est pas encore remise des violentes démonstrations de colère qui, la semaine dernière, ont suivi la chute de Bukavu. Ces manifestations, réprimées précisément par le major Lenge, avaient fait cinq morts et provoqué de nombreux dégâts matériels. Noyautant ces manifestations d'étudiants, spontanées au départ, on avait relevé la présence d'éléments mobutistes qui semblaient vouloir profiter de l'occasion pour déstabiliser le régime, comme s'ils agissaient en coordination avec les étranges mutins du Kivu, qui se retirèrent après que leur coup eut des répercussions dans les principales villes du pays, sans toutefois faire basculer la situation.

Cette nouvelle alerte rappelle autant la fragilité de la transition que la faiblesse de l'appareil militaire. En effet, les règles du «partage vertical» du pouvoir exigent que les diverses «composantes et entités» se répartissent les postes et les fonctions, y compris dans l'armée. Un – maigre – budget d'un million de dollars étant prévu pour la nouvelle armée nationale, cette somme est redistribuée suivant les règles du «partage vertical», ce qui peut laisser supposer que seules des miettes arrivent au bas de l'échelle, ce qui provoque un réel mécontentement.

Certains observateurs estiment que le coup de force du major Lenge est peut-être l'expression du malaise qui règne à la base. Son geste rappelle d'ailleurs l'acte suicidaire d'un certain Rachidi, lui aussi chargé de la garde rapprochée de Laurent Désiré Kabila et qui finit par assassiner celui qui l'avait déçu en ne comprenant pas ses revendications matérielles.

Mais, on peut relever aussi qu'Eric Lenge appartient au carré le plus intime de Joseph Kabila: sa mère est agent de l'ANR (les services de renseignements) à Bukama et lui-même, après avoir été simple chauffeur au Katanga, fit sa carrière comme garde du corps de John Numbi, devenu commandant de la force aérienne et de Kyungu wa Kumanza, l'ancien gouverneur du Katanga. Lenge est donc très lié aux milieux Katangais et plus particulièrement aux jeunes de l'Uferi, le parti de Kyungu, qui occupent de hautes fonctions dans l'armée et les services de sécurité et jouissent de toute la confiance du président.