Interview

Joseph Nye: «Je crains davantage Trump que la Chine»

Influent théoricien des relations internationales, ex-directeur de la prestigieuse Kennedy School of Government de Harvard, Joseph Nye était l’invité de l’Institut de hautes études internationales et du développement. Pour lui, un affaiblissement du «soft power» américain ne profiterait pas à la Chine

Il est considéré comme l’un des penseurs et théoriciens des relations internationales les plus influents de la planète. La semaine dernière, Joseph Nye, ex-directeur de la prestigieuse Kennedy School of Government de Harvard, était l’invité de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID), au sein duquel il enseigna de 1968 à 1969. Ayant officié au sein de l’administration Carter et Clinton, il reste surtout connu pour avoir inventé le concept de soft power, cette capacité à influencer le comportement des autres par la persuasion et non par la coercition et la force militaire. Il a reçu «Le Temps» peu avant sa conférence.

Le Temps: L’ordre libéral mondial est-il menacé?

Joseph Nye: Si je devais parier, je dirais que l’ordre libéral n’est pas menacé. Mais je m’inquiète de deux facteurs qui pourraient néanmoins provoquer son démantèlement: la montée de la Chine et celle de Donald Trump. Je crains davantage ce que peut nous réserver le second.

- Pour quelle raison?

- Quand la plus grande puissance mondiale refuse d’agir en leader pour produire des biens publics et de l’ordre sur la scène internationale, il est très difficile de le faire à sa place. C’est ce qui s’est passé dans les années 1930. Les Etats-Unis étaient devenus la première puissance mondiale au lendemain du premier conflit planétaire, prenant le relais d’une Grande-Bretagne affaiblie. Mais ils ont agi en resquilleurs (free riders), refusant d’assumer leur rôle de leader. Les conséquences ont été dramatiques: Grande Dépression, Seconde Guerre mondiale, génocide. De 1945 à 2016, aucun candidat à la présidentielle américaine n’avait remis en question les leçons apprises de ce triste épisode. Aucun, sauf Donald Trump. L’actuel président américain a commencé à critiquer les alliances de l’Amérique et les institutions multilatérales. C’est une rupture majeure. C’est la raison pour laquelle j’ai davantage peur de Trump que de la Chine même si ses actions n’ont pas été le reflet exact de la rhétorique de sa campagne électorale. Il n’a ainsi pas qualifié la Chine de grand manipulateur de sa monnaie et ne lui a pas imposé des taxes douanières de 40%. Il a affirmé que l’OTAN était obsolète. Mais après deux mois au Bureau ovale, il a décidé que l’Alliance atlantique n’était plus obsolète. Là où il a tenu promesse, c’est sur le climat. Il a bien décidé de retirer les Etats-Unis de l’Accord de Paris. Une décision qui va porter davantage préjudice à leur soft power qu’au climat. Car quand cette décision entrera en vigueur en 2020, Donald Trump ne sera peut-être pas réélu à la présidence et nombre de villes, Etats et sociétés américaines vont continuer à œuvrer en faveur du climat.

- Le repli américain sous Donald Trump ne fait-il pas le jeu de la Chine?

- Nous avons tous intérêt à ce que la Chine soit un acteur responsable. Nous ne souhaitons pas qu’elle agisse comme les Etats-Unis des années 1930. Il y a des exemples montrant qu’elle assume cette responsabilité. C’est le cas en matière d’opérations de maintien de la paix, qu’elle soutient, de lutte contre le changement climatique et de règlement des différends à l’OMC. A contrario, elle n’assume pas sa responsabilité de puissance en rejetant la décision du Tribunal du droit de la mer relatif à des îlots dans la mer de Chine du Sud.

- Donald Trump, du pain bénit pour Pékin?

- Pas totalement. La Chine pense qu’elle peut traiter avec Trump. Pour sa part, le président américain veut que la Chine l’aide à résoudre la crise nord-coréenne. Il aurait dit au président, Xi Jinping, en Floride qu’il n’imposerait pas des sanctions commerciales à Pékin si ce dernier s’occupe de Kim Jong-un. Or il n’est pas sûr que la Chine soit à même de contrôler le leader nord-coréen. Ce que Pékin peut craindre, c’est la réaction de Trump s’il ne voit pas de progrès avec Pyongyang. Il est d’ailleurs étrange que le président américain lie le dossier de la Corée du Nord aux relations commerciales entre Pékin et Washington. La Chine pourrait penser que si Trump affaiblit le soft power de l’Amérique, elle en bénéficiera. Cela risque au contraire de la desservir, car elle a grandement profité de l’ordre libéral international.

- Très critique envers l’Europe, Trump peut-il paradoxalement renforcer la cohésion des Européens?

- L’effet Trump sur l’Europe peut effectivement être bénéfique. Mais je ne vois pas les Européens assurer leur propre sécurité face à une Russie qui a été très agressive. Une défense commune européenne ne remplacerait pas l’OTAN.

- On a beaucoup associé votre concept de «soft power» à l’administration de Barack Obama…

- Barack Obama a pratiqué ce que j’appelle le smart power, une manière de renforcer le hard power (puissance militaire) en lui associant le soft power. Contrairement à ce que prétendaient ses adversaires, il est faux d’affirmer que Barack Obama pratiquait seulement le soft power. Sous son administration, l’Amérique avait plus de 100 000 soldats en Afghanistan et a bombardé la Libye. Le président démocrate a réalisé qu’en utilisant le soft et le hard power, la position des Etats-Unis est plus forte. Malheureusement, Donald Trump ne le comprend pas. Sa proposition de budget soumise au Congrès révèle une vision exclusivement axée sur le hard power. Elle n’a pas manqué d’être critiquée par le ministre de la Défense, James Mattis, qui a relevé qu’en sabrant dans le budget de la diplomatie, Trump allait devoir acheter davantage de munitions… James Mattis estime que l’Amérique a le pouvoir d’intimidation, mais qu’elle doit aussi utiliser le pouvoir de l’inspiration, le soft power. Si on sape le soft power comme semble le faire Trump, on sape dans le même temps la puissance coercitive de l’Amérique.

«Quand la plus grande puissance mondiale refuse d’agir en leader pour produire des biens publics et de l’ordre sur la scène internationale, il est très difficile de le faire à sa place»

- Barack Obama avait-il raison de ne pas intervenir en Syrie?

- Pour Obama, une intervention américaine massive en Syrie n’aurait pas davantage résolu le problème syrien que l’invasion de l’Irak a liquidé les problèmes irakiens. Il a bien essayé de conclure un accord avec la Russie pour mettre fin aux combats. C’est la raison pour laquelle il n’y a pas eu davantage de résistance à l’intervention de Moscou en Syrie. Mais les Russes n’ont pas joué le jeu jusqu’au bout. Ils parlaient d’un cessez-le-feu, mais ont été incapables de l’imposer au président syrien, Bachar el-Assad. Pour Obama, intervenir aurait été un échec. Ne pas intervenir aussi. La seule option possible était de trouver un compromis politique dans l’optique d’un arrêt des hostilités. C’est une vision que je partage en grande partie. L’administration Obama aurait toutefois pu exercer davantage de pression sur Assad pour le forcer à conclure un cessez-le-feu. Mais croire qu’on aurait pu résoudre la question syrienne en envoyant de nombreux soldats en Syrie est une illusion.

- Dans ce contexte international tendu, quel rôle Genève peut-elle jouer?

- Genève a un rôle extrêmement important à jouer pour produire du soft power. Elle est depuis longtemps un symbole d’un ordre international fondé sur un système de règles. Il n’est pas question ici d’un gouvernement mondial (qui ne verra jamais le jour), mais Genève est un lieu produisant des règles et accueillant des Etats qui négocient au lieu de se battre en raison de divergences d’intérêts. Mais il est vrai que si Trump sape le système international basé sur ces règles, Genève en pâtirait. S’il impose unilatéralement des taxes douanières et refuse le mécanisme de règlement des différends de l’OMC, cette dernière organisation sera clairement affaiblie.

- Les institutions américaines sont-elles assez fortes pour résister aux coups de boutoir de Trump par rapport au FBI, aux enquêtes de la justice?

- Le gouvernement américain a été conçu au XVIIIe siècle pour être faible afin qu’il préserve la liberté des citoyens. Si vous lisez James Madison, vous verrez qu’il était soucieux de créer des poids et contrepoids de sorte que personne ne puisse diriger le pays de façon dictatoriale. C’est cette séparation nette des pouvoirs qui empêche un Trump d’agir comme un Erdogan en Turquie ou un Poutine en Russie. A voir les premiers décrets présidentiels de Trump bloqués par des cours fédérales, je dirais que le gouvernement, sous sa forme «madisonienne», fonctionne.


Une fabrique naturelle du «soft power»

Pour Joseph Nye, le penseur et ex-directeur de la Kennedy School of Government de Harvard, Genève «a un rôle extrêmement important dans la production de «soft power». Un lieu de production de normes et de diplomatie intellectuelle

La Cité de Calvin doit beaucoup à Joseph Nye. C’est le penseur et théoricien de Harvard qui a peut-être le mieux décrit les avantages comparatifs de la Genève internationale par son concept de soft power. Auteur d’un ouvrage intitulé Soft Gouvernance publié en 2007, Xavier Comtesse, qui avait contribué à créer le réseau Swissnex aux Etats-Unis quand il travaillait encore à l’ambassade de Suisse à Washington, continue à penser que Genève reste un pôle essentiel. Que ce soient l’organisation ISO qui établit des normes internationales pour déterminer par exemple la hauteur des escaliers, l’Union internationale des télécommunications et ses normes liées à Internet, l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle voire l’OMS et l’OMC, «de nombreux fonctionnaires internationaux élaborent des règles, des soft laws. Celles-ci ne sont pas obligatoires, ne permettent pas de sanctionner et ne peuvent être dénoncées. C’est un régime même plus libéral que le libéralisme.»

Pour Joseph Nye, Genève «a un rôle extrêmement important à jouer dans la production de soft power, d’autant qu’elle est depuis longtemps le symbole d’un ordre international fondé sur un système de règles». Avec ses quelque 350 ONG, la ville du bout du Léman est devenue un lieu de «diplomatie intellectuelle» dans un contexte international qui a fortement muté et qui ne se limite plus aux seules organisations internationales, mais qui comprend aussi de nombreux autres acteurs: ONG, avocats, groupes de pression, universités, etc. «Ne l’oublions pas, poursuit Joseph Nye, le soft power est produit en premier lieu par la société civile.»

Les soft laws ou normes créées ici se cristallisent souvent autour d’une idée qui a mûri dans divers forums, relève Xavier Comtesse. «C’est la raison pour laquelle les forums qui se tiennent à Davos ou à Genève sont toujours précieux. Je les appelle les «pas perdus» de la gouvernance du monde en référence aux coulisses du Palais fédéral.» Si Trump coupe dans les budgets de l’ONU, il offrira une opportunité exceptionnelle à la Chine, explique Xavier Comtesse, qui ne serait pas surpris que des diplomates et fonctionnaires chinois débarquent en masse à Genève, accompagnés d’un grand nombre de journalistes: «Ils jetteraient une lumière nouvelle sur Genève.» Là où Xavier Comtesse estime que la Genève internationale fait fausse route, c’est en matière de narratif: «Arrêtons de nous limiter à souligner l’impact économique de la Genève internationale. Genève, c’est plus que ça.» (S. B.)

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