La folle journée de mercredi a bien commencé pour les démocrates et très mal pour Donald Trump. Aux abois, le président, agacé par la tournure de la double élection sénatoriale en Géorgie en passe de sacrer les deux candidats démocrates, ne s’est montré que plus virulent. L’élection en Géorgie a été frauduleuse, a-t-il martelé, en exigeant de son vice-président Mike Pence qu’il s’oppose à la certification de la victoire de Joe Biden par le Congrès. Pendant ce temps, des milliers de militants pro-Trump, galvanisés par les propos incendiaires du président et souvent sans respecter les règles sanitaires imposées par le covid, se rassemblaient à Washington pour exprimer leur colère, allant jusqu’à forcer les barrages de sécurité aux abords du Capitole et entrer dans le bâtiment. Voilà à quoi ressemble l’Amérique en ce début 2021.

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«Fais-le, Mike!»

Il y a d’abord eu des tweets matinaux. Dont celui-ci: «Des Etats veulent corriger leurs votes, dont ils savent maintenant qu’ils étaient fondés sur des irrégularités et des fraudes, un processus corrompu qui n’a jamais été approuvé par le législateur. Tout ce que Mike Pence a à faire est de les renvoyer [les résultats] aux Etats, et nous gagnons. Fais-le Mike, c’est le moment de faire preuve d’un courage extrême!» Puis, Donald Trump, qui ne recule devant rien, s’est exprimé vers midi à proximité de la Maison-Blanche, alors que ses militants, pancartes et drapeaux levés vers le ciel, formaient un grand rassemblement pour «sauver l’Amérique».

«Nous n’abandonnerons jamais. Nous ne concéderons jamais. Nous avons remporté cette élection, et nous l’avons remportée largement!», a-t-il vociféré, en qualifiant les élus républicains qui ne le suivent pas de «faibles» et de «pathétiques». Une scène attendue tant le président répète les mêmes accusations en boucle depuis des semaines, mais qui n’en reste pas moins hallucinante.

«Stop au vol!»

Cette foule en colère composée de trumpistes venus des quatre coins du pays, ces bannières «Stop au vol!» constituent sa seule consolation. Et son discours, une ultime tentative pour essayer de faire pression sur le Congrès, qui, à peine une heure plus tard, démarrait le processus pour entériner la victoire de Joe Biden, dernière formalité avant l’assermentation du nouveau président le 20 janvier.

Malgré la brochette d’une dizaine de sénateurs républicains obstructeurs emmenée par Ted Cruz, malgré les élus frondeurs à la Chambre des représentants à majorité démocrate, la confusion généralisée et les menaces de Donald Trump junior, il n’y a jamais eu le moindre doute que les résultats de cette élection présidentielle seront au final validés. Donald Trump et ses sbires contribuent en revanche à ralentir le processus, en instillant chaos et zizanie, et donnant une image désastreuse de la démocratie américaine, à force de dénoncer en boucle le «vol de scrutin», des «fraudes massives» et de divulguer des théories conspirationnistes.

Long suspense

Après une nuit à suspense intenable mardi, ce n’est que mercredi matin que la victoire du démocrate Raphael Warnock, un pasteur noir qui officie dans l’église d’Atlanta dans laquelle a prêché Martin Luther King, a été confirmée par les grandes chaînes de télévision américaines. Il avait alors récolté 50,6% des voix contre 49,4% pour la sortante Kelly Loeffler. Le deuxième démocrate, Jon Ossoff, menait également, dans la matinée, face au républicain David Perdue, mais avec une marge trop étroite pour qu’il soit officiellement déclaré vainqueur, alors que le dépouillement des derniers bulletins n’était pas encore terminé. Sa victoire n’a été confirmée que plusieurs heures plus tard.

Pour Joe Biden, cette surprise démocrate représente un soulagement: avec 50 sénateurs démocrates et 50 républicains, sa vice-présidente, Kamala Harris, sera en mesure, comme le prévoit la Constitution, de faire pencher la balance côté démocrate lors de certains votes, en cas d’égalité parfaite. En clair: le Sénat bascule dans le camp démocrate alors que la Chambre des représentants l’est déjà. De quoi éviter des tentatives d’obstruction systématiques de républicains, notamment pour des nominations importantes.

Joe Biden avait déjà créé la surprise en remportant l’Etat, une première depuis 1992. Mais soyons clair: malgré ces résultats historiques pour la sénatoriale, ce n’est pas un boulevard qui s’offre à Joe Biden. Il n’aurait fallu la victoire que d’un seul républicain pour que le Grand Old Party reste majoritaire au Sénat.

Le communiqué de Mike Pence

Alors que les divisions éclatent dans le camp républicain, Donald Trump ne quitte pas sa posture d’obstructeur en chef et reste dans le déni le plus total. Même Mitch McConnell, jusqu’ici leader de la majorité républicaine au Sénat, très proche de Donald Trump, a, résigné, choisi la voix de la raison: il a fini, mi-décembre, par féliciter Joe Biden pour sa victoire et appeler les siens à respecter les votes des grands électeurs – le démocrate a récolté 306 voix contre 232 pour Donald Trump. Mercredi, il a d’ailleurs tenu des propos très forts devant le Congrès, soulignant que la démocratie américaine «entrerait dans une spirale mortelle», «si cette élection était invalidée sur la base de simples allégations des perdants».

Selon le New York Times, Mike Pence, qui préside la séance conjointe des deux Chambres du Congrès, a dû de son côté expliquer au président qu’il n’avait pas le «pouvoir» de rejeter les résultats d’Etats américains déjà validés par le Collège électoral le 14 décembre. Son rôle consiste uniquement à prendre note des certificats transmis par chacun des Etats, puis, dans le cas précis, à confirmer la victoire de Joe Biden. Deux minutes avant la session historique du Congrès, Mike Pence s’est d’ailleurs fendu d’un communiqué pour confirmer qu’il respecterait la Constitution et ne s’opposerait pas à la victoire du démocrate. Avec ces mots: «Help me God». Des manifestants parvenaient pendant ce temps à forcer les barrages de sécurité devant le Capitole, à escalader les bâtiments et même à entrer à l’intérieur, du jamais-vu.

Après avoir déclenché une polémique en raison d’un enregistrement audio dévoilant ses tentatives de pression sur un responsable de Géorgie, Donald Trump a joué son va-tout mercredi. Un dernier baroud d’honneur? Outre son obstination à ne pas accepter sa défaite malgré des recours balayés par des tribunaux, il a tout de même réussi une chose: prouver que le trumpisme n’est pas mort et ne disparaîtra pas avec lui.