Le 11 mars 2020, l’OMS décrétait l’état de «pandémie». Le 13, le Conseil fédéral prenait une décision historique en décrétant la fermeture des écoles et une sévère limitation des restaurants et des manifestation. Nous consacrons une série d’articles à cette année unique. Voici le premier.

L’Unesco a fait ses comptes: c’était le 2 avril 2020. Ce jeudi-là, pic des fermetures d’écoles en raison de la pandémie, 84,8% des élèves autour de la Terre ne sont pas allés en classe. Soit presque 1,5 milliard de jeunes et très jeunes, de l’école enfantine à l’université, qui apprenaient à compter ou à écrire, le droit ou l’immunologie. Au total, elles et ils sont 1,7 milliard à avoir manqué les cours en 2020 faute d’école ouverte, dans 191 pays, selon les chiffres de l’OCDE qui a aussi enquêté. Un dernier chiffre: 168 millions d’élèves ne sont pas presque pas allés à l’école depuis un an, selon l’Unicef. «Une catastrophe générationnelle», a tonné le secrétaire général de l’ONU, Antonio Gutteres.

Il faudra des années pour mesurer les conséquences de cette hécatombe de décrochages, d’années blanches, de vies gâchées en raison du risque d’hystérèse particulier à l’école, ce phénomène d’effets retardés. La reprise des cours ne signifie pas que le niveau pourra être retrouvé, que les décrocheurs ou les filles qui seront tombées enceintes reviendront, ou que les enfants qui n’ont pas mangé à la cantine pourront rattraper les repas manqués. Le manque d’école, c’est bien davantage que le manque de cours.

Apprentissages en berne

La question du niveau perdu est la plus évidente. Toutes les écoles du monde n’ont pas pu basculer vers l’enseignement à distance, loin de là. En Afrique subsaharienne, 90% des élèves n’ont pas d’ordinateur. Or quelques semaines sans école peuvent avoir des effets démultipliés. Une étude révèle ainsi qu'au Pakistan, après le tremblement de terre de 2005, les élèves dont l'école avait fermé quatorze semaines étaient en retard d'apprentissage de dix-huit mois sur les autres. Autrement dit, ils avaient continué de moins apprendre, même après leur retour en classe, peut-être parce que les cours ne s’étaient pas adaptés à leur niveau plus faible. Des résultats à considérer lorsqu’on sait que, depuis un an, 110 journées d’école ont été perdues en Amérique du Sud en moyenne, 80 au Moyen-Orient et 38 en Europe de l’Ouest, selon l’ONG Save The Children. Si le virus attaque les humains du monde entier, il a renforcé les inégalités entre pays.

Le passage au téléenseignement là où il a été possible ne règle pas non plus cette question de la perte d’apprentissage. Cela a été bien démontré, l’enseignement à distance est inégalitaire, très dépendant de conditions techniques (ordinateur et connexion internet) et sociales (accompagnement de l’enseignant et contexte familial). Les pays comme la Finlande, qui avaient déjà l’habitude des cours en distanciel, ont basculé sans heurt. Dans les autres, comme en Suisse, cahin-caha, les institutions, les maîtres, les élèves et leurs parents ont dû jongler. Faudra-t-il revoir le niveau d’exigence des examens, les diplômes vont-ils perdre de leur valeur, ou les connaissances vont-elles continuer de progresser? Notons au passage que certains pays se sont retrouvés par surprise sur la liste des «peut mieux faire» – comme la Norvège, où le système scolaire a réalisé que 30% des 9-18 ans n'avaient pas d’ordinateur chez eux, même si tous ont des smartphones. Les Etats-Unis, quant à eux, sont en train de découvrir l’ampleur du décrochage avec ce chiffre effarant de 3 millions d’élèves qui ont disparu des radars depuis mars 2020, ni en classe ni connectés.

Profiter de la crise pour changer l’école

Ce que la pandémie a fait aux élèves se lit aussi en creux. Car l’école est un havre pour les enfants les plus vulnérables. Or, selon l’Unicef, la crise a privé 370 millions d’enfants de 150 pays de repas à la cantine – l’Europe n’étant pas en reste, comme l’a montré en Grande-Bretagne le combat du footballeur star Marcus Rashford pour des lunch boxes mieux garnies. Les repas à l’école sont un puissant argument pour séduire les parents pauvres, qui peuvent préférer envoyer leurs enfants travailler pour arrondir le porte-monnaie familial.

Leurs enfants, et surtout leurs filles. Après la crise Ebola en 2014-2015, les taux de scolarisation des filles ont chuté en Sierra Leone, en Guinée et au Liberia, les filles travaillant pour leurs familles, étant tombées enceintes ou s’étant mariées pendant la fermeture des écoles, expose la Fondation Malala. Selon elle, quelque 20 millions de filles pourraient ne jamais revenir à l’école après la pandémie.

Un tableau bien noir. Cette semaine encore, des écoles sont fermées dans 26 pays – la Bolivie, les Philippines (où les élèves n’ont pas eu école pendant presque tout 2020!), le Venezuela ou l’Allemagne. Un autre risque menace les élèves les plus vulnérables. La crise financière qui suivra immanquablement la crise sanitaire va pousser les pays les plus pauvres à baisser les budgets consacrés à l’éducation, déjà inférieurs au remboursement de la dette dans 24 pays, toujours selon la Fondation Malala. Dans ces pays, où l’enseignement était déjà déficient, rouvrir les écoles ne suffira pas: c’est tout le système éducatif qu’il faut réparer.