« Malgré sa toute-puissance affirmée pendant quatre décennies, Kim Il-sung est mort vendredi rattrapé par sa condition d’humain mortel. Kim est mort au moment le moins opportun, alors qu’il était en train de négocier avec les Etats-Unis et l’autre Corée l’insertion de son pays dans le monde de l’après-Guerre froide.

L’initiative prise il y a à peine quelques jours par le dictateur de renouer le fil des négociations comportait un enjeu considérable pour l’Asie. La normalisation des relations entre les deux Corées, ou à terme leur réunification dans la région du monde qui connaît la croissance et le développement technologiques les plus rapides, auraient un retentissement presque équivalent à celui de l’unification allemande en Europe. […]

Kim Il-sung mort se dresse désormais sur le chemin de cette normalisation. Il était devenu à plus de 80 ans la clef de la transition qu’il s’apprêtait à mener avec le sens politique aigu que personne ne lui contestait. Armé de la bombe atomique – ou de la conviction répandue par les Américains qu’il la détenait – ainsi qu’un peuple de 22 millions de personnes qui lui obéissait au doigt et à l’œil, Kim entendait faire payer cher la rentrée en orbite terrestre de son régime […]. Il aurait peut-être su en prolonger, au bénéfice de son fils, le caractère autoritaire et centralisé.

Mais ce que le père aurait pu accomplir, le fils ne le pourra peut-être pas. La succession comme l’immortalité risque bien d’échapper à Kim Il-sung. […] »

« Une fois versés les derniers pleurs sur leur «papa maréchal», les citoyens de la Corée du Nord […] vont être […] confrontés à un monde moderne dont ils ignorent tout. Pendant les quarante-six années de son règne, Kim Il-sung a tout fait pour maintenir son peuple heureux dans un paradis socialiste taillé à leur mesure, mais totalement isolé. […]

Patriotisme, indépendance et communisme ne suffisent pas à la longue à nourrir l’imaginaire d’un peuple resté fruste, Kim, poussant à l’extrême la propagande déjà abondamment utilisée par Staline et Mao, met en place, à la fin des années cinquante, un culte de la personnalité qui atteint une perfection jamais rencontrée ailleurs: le chef de l’Etat, du Parti, du gouvernement, de l’armée devient ainsi le «héros légendaire, grand soleil de la nation et étoile polaire de l’humanité», un Dieu vivant auquel les Nord-Coréens rendent un culte (avec litanies, cérémonies, pèlerinages) auprès duquel celui voué au Staline des grandes années fait figure de messe basse.

Pour couronner cette œuvre, Kim, bien qu’il n’ait […] pas eu le monopole du népotisme, osa ce qu’aucun dirigeant communiste ne fit avant lui: la transformation de son Etat en une monarchie républicaine héréditaire.»