Et soudain, Joe Biden regarda le ciel de Wilmington (Delaware), presque interloqué. Le chiffre 46 apparut. Le 46 pour 46e président des Etats-Unis. Sur scène, après un discours où il s’est posé en président rassembleur, prêt à «restaurer l’âme de l’Amérique» et «mettre fin aux diabolisations», le démocrate pouvait enfin profiter des feux d’artifice et savourer sa victoire. Après deux premières tentatives infructueuses, en 1988 et en 2008, et une hésitation en 2016, il a cette fois réussi à atteindre les marches de la Maison-Blanche. Et, de surcroît, avec Kamala Harris qui, vêtue samedi soir de blanc en hommage au mouvement des suffragettes, sera la première femme à devenir vice-présidente.

La bourde de Giuliani

Dès l’annonce de l’élection de Joe Biden confirmée par plusieurs chaînes de télévision, des explosions de joie se sont répandues dans les rues américaines. Comme si une chape de plomb avait sauté. Il vaut la peine de revenir encore un instant sur cette fin de matinée de samedi, historique. C’est vers 11h24 que CNN a qualifié Joe Biden de president-elect. Le candidat était chez lui, à Wilmington, à attendre patiemment, après trois journées interminables, de dépasser le chiffre magique de 270 grands électeurs (sur 538) et pouvoir revendiquer sa victoire. Au même instant, Donald Trump était sur son terrain de golf de Sterling, en Virginie. On ignore qui a eu la lourde tâche de lui annoncer qu’il avait perdu.

Troisième scène, du côté de Philadelphie, en Pennsylvanie. Rudy Giuliani, l’avocat et fidèle complice de Donald Trump, devait être d’humeur particulièrement maussade. Non seulement, il venait d’apprendre ce qu’il redoutait, mais il s’était trompé de lieu pour convoquer la presse afin d’exposer une nouvelle fois ses accusations de fraudes et d’élection truquée. ll espérait s’exprimer dans le décor chic du Four Seasons Hotel. Au lieu de cela, il s’est retrouvé en périphérie, devant le Four Seasons Total Landscaping, une PME paysagiste, entre un crématorium et un magasin d’accessoires érotiques. Quel meilleur symbole pour une fin de règne?

Joe Biden, qui se dépeint en «président de tous les Américains», se met au travail dès ce lundi, avec la création d’une cellule de crise sur le coronavirus, chargée de mettre au point un plan qui entrera en vigueur le jour de sa prestation de serment. C’est sa priorité absolue, alors que la pandémie a déjà fait près de 240 000 morts aux Etats-Unis et lourdement pesé sur l’économie. Campagne nationale de dépistage, vaccination gratuite et port obligatoire du masque dans les bâtiments fédéraux font partie des mesures envisagées. Autres priorités: redresser l’économie, combattre le racisme systémique et s’attaquer au réchauffement climatique.

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Réunifier un pays divisé

Joe Biden et Kamala Harris devront également procéder à des auditions pour élire les membres de leur administration. Parmi les noms qui circulent déjà, il y a celui de Susan Rice, ancienne conseillère à la sécurité nationale de Barack Obama, comme potentielle cheffe de cabinet. Restaurer l’âme de l’Amérique, réunifier un pays divisé en dialoguant avec les électeurs de Trump – «nos opposants ne sont pas nos ennemis, nous sommes tous des Américains» –, la tâche de Joe Biden sera lourde. Avec lui, une partie de l’Amérique rêve d’un retour à la décence, et de tourner définitivement la page de quatre années de turbulences et de chaos.

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Pendant ce temps, toujours plus isolé, Donald Trump est en roue libre. Il ne quitte pas sa posture belliqueuse et se donne en spectacle en refusant sa défaite et accusant les démocrates d’avoir «volé» le scrutin. Des proches, dont son épouse Melania affirme CNN, auraient tenté de lui faire entendre raison, mais à en juger ses dernières salves de tweets, le président sortant reste dans le déni et se cramponne au pouvoir. Il s’appuie sur le fait qu’il a obtenu «71 millions de votes légaux, un record pour un président en exercice». C’est juste. Même Barack Obama n’avait pas fait autant.

Mais Joe Biden l’a dépassé de plus de 4 millions de voix, en plus d’avoir raflé le plus de grands électeurs. Angela Merkel, Emmanuel Macron, Benyamin Netanyahou, Simonetta Sommaruga…: les dirigeants étrangers sont nombreux à ne pas avoir attendu le résultat définitif des dépouillements de bulletins et des recours devant des tribunaux demandés par l’équipe d’avocats de Donald Trump pour féliciter le futur locataire de la Maison-Blanche et la vice-présidente. Même l’ancien président républicain George W. Bush y est allé de ses félicitations.

Le scénario de la démission

La période de transition qui s’étend jusqu’au 20 janvier à midi, heure à laquelle Joe Biden deviendra officiellement le 46e président des Etats-Unis, s’annonce des plus complexes. En 2016, Barack Obama avait reçu Donald Trump à la Maison-Blanche pendant 90 minutes, deux jours seulement après l’élection de ce dernier. Le président démocrate avait été jusqu’à qualifier la rencontre d'«excellente», preuve de l’effort qu’il fournissait pour tenter d’assurer une transition correcte. Rien de tel ne se dessine pour l’instant du côté de Donald Trump.

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En mode vengeance, le républicain pourrait être tenté de vouloir faire passer des décrets en rafale avant de perdre le pouvoir, et de procéder à une série de limogeages. Et s’il démissionnait pour s’ériger, une nouvelle fois, en victime de «chasse aux sorcières» et d’injustices? Un tel scénario lui permettrait surtout de se faire remplacer par son vice-président Mike Pence, et d’obtenir son pardon présidentiel. Une des craintes de Donald Trump est bien, une fois privé de son immunité présidentielle, d’être rattrapé par la justice, notamment du côté de New York où il est visé par des soupçons de fraude fiscale, d’escroquerie à l’assurance et de manipulations comptables.

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Rien n'est impossible

Autre scénario, que des membres de son entourage font circuler: il pourrait décider de se représenter en 2024 et de se remettre très vite en campagne. Le seul à avoir réussi un tel pari est Grover Cleveland. Elu en 1884, battu quatre ans plus tard, il est une nouvelle fois devenu président en 1892. Mais en attendant, Donald Trump va-t-il vouloir se terrer à la Maison-Blanche au risque de se faire évincer de force en janvier? Avec lui, rien n’est impossible.

Donald Trump avait lui-même évoqué quelques pistes ces dernières semaines concernant son proche avenir, sur le ton de l’ironie. Comme cette idée de road trip, en camping-car, avec la First Lady pour rejoindre sa Trump Tower de New York, évoquée en juin. Et même celle de devoir s’exiler. Depuis samedi, Donald Trump fait beaucoup moins dans l’humour. Dimanche, pour ne pas donner l’impression d’être un président aux abois qui se claquemure dans sa Maison-Blanche, il est parti jouer au golf.


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