Mahmoud Abbas, le président de l’Autorité palestinienne, 80 ans, n’a rien d’un grenadier. Il l’avait pourtant promis un peu partout: il allait lâcher «une bombe» lors de son discours devant l’Assemblée de l’ONU, mercredi à New York. Et la bombe, de fait, était bien là, soigneusement emballée: en affirmant que les Palestiniens «ne sont plus liés» par les accords conclus avec Israël, le vieux chef palestinien a virtuellement tiré un trait sur le «processus d’Oslo» qui marque la réalité du Proche-Orient depuis plus de vingt ans.

Signés en 1993 par Yasser Arafat et le Premier ministre israélien Yitzhak Rabin (qui en paya le prix en se faisant assassiner par un extrémiste juif), les accords d’Oslo devaient conclure, en cinq ans, à la création d’un État palestinien et à l’établissement d’une paix durable entre les deux pays. Mais, comme l’a souligné Mahmoud Abbas à la tribune de l’ONU, l’occupation du territoire palestinien par Israël n’a pas fait que résister à ce «processus de paix». L’accélération de la colonisation (y compris à Jérusalem), l’érection d’un mur en territoire palestinien ainsi que les entraves mises par Israël à la continuité territoriale de la Palestine semblent, en réalité, avoir définitivement sonné le glas de la «solution des deux États» prônée par Oslo.

Voilà des années que se murmure à Ramallah la menace de démanteler «l’Autorité palestinienne», cette entité «provisoire» qui reste depuis lors bien en deçà d’un État, et dont Mahmoud Abbas est le chef impuissant. C’est avec elle que continuent de traiter, au quotidien, les autorités israéliennes. C’est aussi l’Autorité palestinienne qui permet à l’État hébreu de «se soustraire à ses responsabilités de puissance occupante», comme l’a rappelé dans son discours le président palestinien.

Alors qu’il est en panne depuis des années, le «processus de paix «n’est devenu qu’une vaste illusion visant, du point de vue palestinien, à masquer la permanence de l’occupation. Avant de déballer sa «bombe» à l’ONU, Mahmoud Abbas s’en est encore assuré lors d’une rencontre préalable avec le secrétaire d’État américain John Kerry. L’entourage du Palestinien est sorti atterré de l’entretien. Le «processus» n’est pas près de sortir des limbes.

Mahmoud Abbas aurait-il dû faire un pas de plus, et proclamer tout de go la fin de l’Autorité palestinienne? «Il n’a pas voulu se placer lui-même le dos au mur, et tente de garder un semblant de marge de manœuvre», affirme au téléphone le politologue Khalil Shikaki, directeur à Ramallah du Palestinian Center for Policy and Survey Research. Son centre d’études vient de publier une recherche dévastatrice pour Mahmoud Abbas: deux Palestiniens sur trois réclament aujourd’hui sa démission. Et, faute de progrès politiques, 57% des sondés verraient d’un bon œil le déclenchement d’une nouvelle insurrection armée. Un paysage, note l’équipe de Khalil Shikaki, comparable à celui qui prévalait en l’an 2000, à la veille de la deuxième Intifada.

Palestiniens isolés

«Si Mahmoud Abbas n’agit pas dans les semaines qui viennent, cela pourra devenir très, très difficile pour lui», note le politologue. Les Accords d’Oslo ont tissé une vaste toile de relations (inégales) entre Israël et l’Autorité palestinienne, bien au-delà des questions de sécurité, les Palestiniens sont tenus de collaborer avec l’armée israélienne; du point de vue économique, les exportations palestiniennes sont soumises à des taxes perçues par les Israéliens; même la remise des passeports et des cartes d’identité doit recevoir l’aval des Israéliens. Khalil Shikaki: «Sans aller jusqu’à démolir l’ensemble, le président aurait des dizaines de moyens de s’opposer concrètement à cette trame qui fait la réalité des accords d’Oslo.»

Alors que le drapeau palestinien flotte désormais devant le siège de l’ONU, les Palestiniens et leur président n’ont paradoxalement jamais paru si isolés, leur cause se noyant dans les guerres et les menaces qui prolifèrent dans la région. Le politologue insiste: «Abbas doit maintenant prendre des mesures très concrètes qui montrent qu’il entend réellement se démarquer du cadre d’Oslo. Car ce n’est pas seulement la rue palestinienne qui a perdu patience, mais aussi le Fatah, son propre parti.»

Le temps presse, en effet. Alors que les tensions ne cessent de s’accroître ces dernières semaines autour de l’Esplanade des Mosquées de Jérusalem, les manifestations de colère menacent de se multiplier. Or, conformément aux Accords d’Oslo, ce sont bien les forces de l’ordre palestiniennes, et non israéliennes, qui devront faire face aux mécontents.