Nicolas Sarkozy avait, en 2010, mis fin à la traditionnelle «garden-party» du 14 juillet à l’Elysée. Finis, les petits fours et les vins fins pour les privilégiés conviés dans les jardins du palais présidentiel français. Sept ans plus tard, une autre tradition a disparu. Contrairement à ses prédécesseurs, Emmanuel Macron ne recevra pas, après le traditionnel défilé militaire, un duo de journalistes chargés de l’interroger à la télévision. Il y a un an, François Hollande avait répondu à David Pujadas et Gilles Bouleau. Rien de tel cette fois. Le nouveau locataire de l’Elysée s’exprimera en revanche devant la presse la veille, aux côtés de Donald Trump qu’il conviera ensuite à dîner au «Jules Verne», le restaurant étoilé d’Alain Ducasse à la Tour Eiffel.

Cette nouvelle disruption «macronienne» peut sembler anecdotique. Partout où il se rend, y compris à Lausanne hier pour le grand oral olympique devant le CIO, le Chef de l’Etat français est suivi par un peloton de journalistes. Les occasions de s’exprimer ne manquent donc pas pour celui qui, longtemps, a été qualifié de «bulle médiatique» par ses adversaires… et par les commentateurs persuadés de son échec programmé. Et pourtant. Ce 14 juillet dit bien la volonté présidentielle. Très conscient du pouvoir des images, Très soucieux de sa «chorégraphie» du pouvoir comme l’a montré sa marche du Louvre au soir de sa victoire du 7 mai, Emmanuel Macron veut, à 39 ans, s’affranchir de codes qu’il juge dépassé. «En France, les journalistes politiques sont persuadés qu’on leur doit tout. Ils prétendent avoir l’exclusivité du lien avec les Français. C’est insupportable. Si Macron en finit avec ça, j’applaudirai» tranche une ancienne collaboratrice de François Hollande.

L’affaire du 14 juillet serait peut-être passée inaperçue si l’actuel locataire de l’Elysée n’avait pas, depuis son élection, tenu à distance les reporters «accrédités», supposés le suivre en permanence, et les éditorialistes, maitres es rumeurs, petites phrases et réglements de compte. Aucune rencontre «off», alors qu’Hollande, comme Sarkozy ou Chirac, les affectionnaient. Aucun entretien, sauf celui consacré à l’Europe et à l’international, accordé à huit journaux européens (dont Le Temps) autour du Figaro.

Rupture, punition, manoeuvre? Francis Brochet est le correspondant à Paris du groupe Ebra (Le progrès de Lyon, le Dauphiné Libéré…). Il a, durant la campagne, plusieurs fois rencontré Emmanuel Macron. «Je ne veux pas juger sa stratégie de communication explique-t-il. Mais il y a une réalité que beaucoup de chroniqueurs politiques ne veulent pas accepter: celle de la désaffection des lecteurs et de l’isolement dans lequel le microcosme politico-journalistique français a fini par vivre. Je me souviens d’une rencontre avec Macron le 23 juin 2016, jour du vote sur le Brexit au Royaume-Uni. Toutes les questions, alors, portaient sur l’éventuelle primaire du parti socialiste… Ce système en vase clos, a vécu. Tous comme les électeurs ont délaissé les partis traditionnels…»

Ce 14 juillet sans interview télévisée rituelle n’étonne pas non plus l’universitaire Dominique Wolton. «Il faut distinguer deux questions poursuit l’auteur de «Communiquer c’est vivre» (Ed. Cherche Midi). La première est que dans nos démocraties, les journalistes ont souvent fini par prendre le dessus sur les politiques. Que ces derniers, comme Emmanuel Macron, veulent rompre avec ce cycle infernal pour reprendre de l’autonomie est dès lors naturel, voire souhaitable. L’autre question porte sur les intentions du nouveau président. Veut-il juste instaurer une saine distance? Ou va-t-il chercher à manipuler les médias à son avantage?»

Une mèche a été allumée samedi, lors de la convention du mouvement présidentiel «La République en marche», fort d’une majorité absolue de députés. La création prochaine d’un média pro-Macron y a été applaudie. Une volonté de communication directe chère, aussi, au leader de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon dont la chaîne Youtube compte 370 000 abonnés. Mieux: Mélenchon, élu en juin député des Bouches-du-Rhône, lorgne sur l’ex quotidien communiste «La Marseillaise». «Macron ne serait pas où il est aujourd’hui sans la presse, et notamment sans les chaînes télévisés d’infos continue qui ont diffusé ses images en boucle complète l’ex collaboratrice de François Hollande. Mais à la différence de son prédécesseur, il n’est pas dans une relation de connivence avec les médias. Il s’en méfie». Une méfiance attisée, ces jours-ci, par les révélations sur certains de ses déplacements Très médiatisés de 2016, comme la fameuse soirée French Tech à Las Vegas, sur laquelle la justice enquête…

«Grosse fatigue chez les journalistes politiques» titrait récemment L’Obs, pour lequel l’héritage de l’affaire Fillon n’a pas fini d’empoisonner le climat entre élus et reporters. Dans leur livre Très documenté «Les coulisses d’une défaite» (Ed de l’Archipel), les journalistes du «Monde» Mathieu Goar et Alexandre Lemarié racontent comment, durant cette présidentielle hors normes, tout a déraillé et comment la couverture de l’actualité politique est devenue «stressante, perturbante, inconfortable». Ce, alors que le spectacle des primaires, puis les duels télévisés ont fait exploser l’audimat. Alors, réforme ou révolution? «Emmanuel Macron nous oblige à revoir nos grilles de lecture et à sortir de nos zones de confort» concède Thierry Arnaud, de BFM TV. Avec une question: le renouvellement générationnel massif des députés et la nomination de nombreuses nouvelles têtes au gouvernement seront-ils, demain, porteurs de changements similaires dans les rédactions?