GUERRES

Les journalistes souffrent aussi de traumatismes liés aux conflits armés

Photographier les atrocités des guerres ne laisse pas indemne. Nombre de reporters souffrent à des degrés divers de symptômes traumatiques qu’il faut traiter sans tabou, selon des professionnels de la santé

«Je n’ai jamais vu un reporter de guerre sans aucun symptôme», affirme le professeur Anthony Feinstein, du département de psychiatrie de l’Université de Toronto. Directeur de plusieurs études menées sur des centaines de journalistes, il estime qu’à l’instar des soldats, les reporters exposés aux combats n’échappent pas à leur retour à des troubles de stress post-traumatique ou PTSD (Post traumatic stress disorders), voire à des dépressions de degrés divers.

«En moyenne, un individu est confronté une fois dans sa vie à une réelle menace de mort; chez les reporters, ce peut être des dizaines de fois, parfois en quelques mois», a relevé le psychiatere lors d’un colloque au festival Visa pour l’image, la grand-messe mondiale du photojournalisme, à Perpignan, dans le Sud de la France.

Dans ses travaux, Anthony Feinstein a comparé les reporters de guerre aux autres journalistes. Ceux qui couvrent les guerres recourent trois fois plus que les autres à la consommation de drogue ou d’alcool, selon lui. «C’est clairement une forme d’auto-médication», affirme-t-il. Troubles du sommeil, bouffées d’émotion incontrôlables, images qui tournent en boucle mais parfois aussi comportements violents, les symptômes peuvent être multiples, souligne le psychiatre.

Jérôme Delay, photographe, raconte avoir été hanté par des visions «de fantômes et de monstres». «Quand tu te casses la jambe, on te met un plâtre. Les PTSD, c’est vraiment autre chose.»

Grand reporter, Édith Bouvier dit avoir eu «la chance d’avoir été gravement blessée en Syrie», bénéficiant ainsi à l’hôpital de la visite hebdomadaire d’un psychiatre. «Parmi mes collègues, beaucoup rentrent de reportage avec des blessures à l’intérieur que personne ne voit», raconte-t-elle. «Le cliché, c’est de dire, si tu craques, c’est que tu n’es pas fait pour ce métier. Pourtant à la guerre, ce n’est pas «normal» de voir ce qu’on voit».

«La guerre, c’est l’odeur de la mort qui ne disparaît pas»

Pour Jérôme Delay, «il faut savoir dire «ça m’a rendu malade et je dois m’en occuper». Fréquemment les journalistes sont dans le déni», remarque Jean-Paul Mari, grand-reporter, auteur d’une enquête fouillée sur le retour parfois dramatique des soldats américains après le conflit irakien («Sans blessures apparentes», Editions Robert Laffont). «Le problème, c’est que si on avoue, on craint de passer pour un faible et on a peur de ne pas être envoyé à nouveau en reportage. On pense aussi dans ce cas trahir la profession et sa réputation», dit-il, considérant que «seuls les pervers-psychopathes et les imbéciles ne sont pas touchés».

«La guerre, c’est cette chose qui fait que les hommes les plus forts se réfugient sous la table en criant «maman»!», résume Jean-Paul Mari.

Pour Édith Bouvier, la guerre «c’est l’odeur de la mort qui ne disparaît pas, même après dix douches, il faudrait pouvoir s’en défaire, comme on range son gilet pare-balles et son téléphone satellitaire.»

Santiago Lyon, aujourd’hui directeur du département photo d’une grande agence américaine, raconte qu’à 40 ans, il avait confié son malaise à son patron d’alors. «Ma responsabilité s’arrête à la réception de tes photos», m’avait-il répondu. «A l’époque, le déni était aussi du côté des patrons, aujourd’hui on se doit de conseiller à nos reporters de se faire aider.»

«J’ai vu des photographes souffrir en reportage avec des niveaux d’émotivité qu’on n’imagine pas», confie Patrick Baz, responsable photo de l’AFP pour le Moyen Orient, ajoutant que «c’est à la hiérarchie d’aider les reporters a être pris en charge.»

«Beaucoup de gens croient que le temps guérit tout, il ne faut absolument pas le croire», assure Anthony Feinstein.

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