Jours de peur au Turkestan chinois

Asie La Chine vient de vivre son ­«11-Septembre» avec le massacre au couteau de 29 personnes

Cet acte fait brutalement ressurgir la question du séparatisme ouïgour

Les habitants du Xinjiang affrontent des éruptions de violence récurrentes. Reportage

En mongol, son nom signifie «beau pâturage». Mais il ne faut pas s’y méprendre, Urumqi, chef-lieu de la région autonome du Xinjiang, est une ville chinoise comme tant d’autres, hérissée de tours de verre et de béton disgracieuses, coupée de voies express. En ce mois de février, il y fait un froid sibérien. La ville se trouve à 2400 kilomètres de Pékin, à peu près la distance qui sépare Genève de Moscou.

Si Urumqi est une ville métisse, Chinois han et Ouïgours y vivent chacun de leur côté, habitent dans des quartiers distincts, ont chacun leurs marchés, leurs magasins, leurs restaurants, leurs boîtes de nuit. Voyager au Xinjiang réserve parfois des spectacles qu’on croyait révolus: sur les lignes intérieures de la province, on installe les Han à l’avant de l’avion, les Ouïgours au fond.

Le schisme qui divise la province s’est manifesté avec une horreur ­nouvelle samedi 1er mars, lorsque huit assaillants armés de coutelas ont massacré 29 personnes à la gare de Kunming, au sud-ouest de la Chine. Les autorités chinoises ont attribué l’attaque à des séparatistes ouïgours. Les médias ont parlé de «11-Septembre chinois»; une minute de silence a été observée mercredi à l’ouverture de la session annuelle du parlement. Le premier ministre, Li Keqiang, est exceptionnellement sorti des rails de son discours pour présenter ses condoléances aux familles des victimes.

Cette attaque semble indiquer que les violences qui secouent régulièrement le Xinjiang gagnent peu à peu le reste de la Chine. Elle rappelle aussi que les tensions sur place continuent de s’exacerber. Pour 2013, Radio Free Asia a répertorié dans la région autonome 14 incidents violents occasionnant la mort d’au moins 135 personnes, civils et policiers confondus.

Au marché d’Erdaoqiao, en plein quartier du bazar, l’odeur de mouton bouilli, les épices, les étoffes, les costumes sont autant d’indices qui nous rappellent que nous sommes en Asie centrale plutôt qu’en Extrême-Orient. C’est en vain qu’on y cherche un visage chinois. «Il n’y a pas de menace objective mais, depuis les événements de 2009, je ne me sens plus à ma place au bazar, il y a un malaise», nous avoue Liu Yong*, entrepreneur han quadragénaire natif d’Urumqi.

Le 5 juillet 2009, des émeutes entre Han et Ouïgours y ont fait 197 morts, selon le bilan officiel. Depuis, Urumqi est sous haute surveillance, avec pas moins de 40 000 caméras installées. Il y règne une atmosphère de défiance et de suspicion. Les concierges font honneur à leur réputation d’indicateurs et la police organise des filatures peu discrètes que l’on peut s’essayer à rompre en appliquant les recettes des romans d’espionnage.

Quatre ans et demi se sont écoulés depuis les grandes émeutes, mais les langues ne se délient pas facilement. «Vous savez bien qu’il ne faut pas me poser ce genre de questions», finit par esquiver un magistrat ouïgour, qui se réjouit d’aller écouter le prochain concert d’une pop star turque de passage à Urumqi. Et rêve de partir aux Etats-Unis, où vit déjà une partie de sa famille, parmi la diaspora.

Sayrat*, 24 ans, est assez repré­sentatif d’une certaine jeunesse ouïgoure éduquée, lasse d’être prise en otage par la politique. Champion de magie, il est animateur dans une boîte de nuit fréquentée par des Han. Fils d’enseignants, issu de l’école ouïgoure, il parle parfaitement chinois et habite en colocation avec des Han. «Si vous appartenez à une minorité ethnique, il vaut mieux avoir un talent pour trouver du travail», reconnaît-il.

Sayrat ne compte pas passer sa vie à Urumqi. Il entend tenter sa chance à Pékin, dans l’industrie du spectacle, où il a déjà des contacts. A plus long terme, il vise l’étranger, le Japon ou les Etats-Unis. Dans sa tête, il est déjà très loin du Xinjiang, de la Chine et des questions d’identité nationale. «Tant qu’on respecte ma liberté de religion, je n’ai de problèmes avec personne», conclut-il.

Grand comme trois fois la France, le Xinjiang comptait 22 millions d’habitants en 2010, dont 46,4% d’Ouïgours, 39% de Chinois han, 7% de Kazakhs et 4,5% de Hui musulmans. Les musulmans y sont donc encore majoritaires. En 1953, la proportion de Han était de seulement 6%, contre 75% d’Ouïgours.

Le nom chinois de Xinjiang signifie littéralement «les nouvelles marches». Les voyageurs européens de la première moitié du XXe siècle parlaient plus volontiers de Turkestan chinois. Ce n’est que dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que le territoire a été intégré dans l’empire des Mandchous, même si certaines parties de la région ont été contrôlées par l’empire chinois à plusieurs reprises au cours de l’histoire.

Kerim*, intellectuel ouïgour, est revenu dans sa Kashgarie natale après des études en sciences sociales en Europe. Aujourd’hui, il gère l’affaire familiale avec ses frères. Fin observateur de l’évolution de la société ouïgoure, il illustre l’atmosphère qui règne dans les villages avec un cas précis.

C’était il y a quelques mois. Un beau jour, deux femmes du comité de village viennent frapper chez le frère de Kerim et demandent à être reçues par son épouse, qui a l’habitude de sortir de chez elle le visage voilé. On refuse de les recevoir. Le lendemain, les deux femmes reviennent, accompagnées d’une escouade de 20 policiers ouïgours armés. Le frère refuse de les laisser entrer, la tension monte.

Finalement, Kerim, qui passe par là, intervient. Il connaît le policier chargé de l’opération, un Ouïgour. La tension retombe et, finalement, un seul policier pénètre dans la ­maison pour fouiller, à la recherche d’ouvrages de propagande islamiste non conformes. L’affaire en reste là, mais la situation aurait facilement pu dégénérer, nous explique Kerim.

Wang Ping* est un jeune médecin de 30 ans, employé à l’hôpital de la préfecture. Il est Han, mais sa famille vit sur place depuis trois générations. Il reconnaît qu’il y a de graves problèmes de sécurité dans la région et que les Occidentaux sont loin de savoir tout ce qui s’y passe. Quand des affrontements surviennent, des amis qui travaillent dans la police le préviennent discrètement. «Je ne vois plus beaucoup mes amis d’enfance ouïgours. Depuis les émeutes d’Urumqi en 2009, un malaise s’est installé. A Pékin, plusieurs hôtels ont refusé de m’accueillir parce que mon hukou [certificat de résidence] est enregistré au Xinjiang», ajoute-t-il amèrement.

Le père de Wang Ping est cadre à la sous-préfecture. Avant de pénétrer chez ses parents, Wang Ping explique que d’ici peu, les cadres seront relogés dans de nouveaux immeubles plus éloignés du centre-ville, pour des raisons de sécurité. Il y a quelques mois, dans un village voisin, une quinzaine de personnes ont été tuées au cours d’une manifestation réprimée par la police.

M. Wang père est l’archétype du cadre modèle animé par sa foi dans le socialisme aux couleurs de la Chine. L’appartement est simple mais impeccablement tenu. Très aimable, il raconte l’histoire de la région, parle des sites archéologiques de la Route de la soie, de l’archi­tecture des mosquées, tout en par­tageant un morceau de viande de mouton.

Plus tard, dans la rue, où de nombreux passants s’empressent de venir lui serrer la main, il s’avère que M. Wang parle parfaitement ouïgour. A deux pas du marché, au milieu des fumées des stands de brochettes, des étalages de boulangerie, sa casquette vissée sur la tête, M. Wang semble complètement dans son élément.

Il vante les progrès économiques accomplis dans la préfecture. Le gouvernement investit 1 milliard de yuans (143 millions de francs) par an, on construit des infrastructures, les paysans ont de nouvelles maisons, le chômage oscille entre 3 et 4%. «On peut lire le bonheur de la population sur les visages», s’exclame-t-il. Il complète ce tableau par une démonstration sur les vertus du système de parti unique, avant de terminer sur un avertissement: «L’intérêt de l’Etat est au-dessus de tout; alors, quand l’unité de la nation est en péril, tous les moyens sont bons pour la préserver.»

Nous ne saurons pas si M. Wang se contente de nous cacher les problèmes ou s’il refuse d’y croire. Il est bien informé, mais sa sincérité ne fait aucun doute. Pendant la conversation, son fils est resté silencieux. Un silence de respect, peut-être aussi d’admiration mêlée d’inquiétude. Une chose est certaine: son père n’a pas su lui transmettre sa foi.

* Noms d’emprunt

«L’intérêt de l’Etat est au-dessus de tout; tous les moyens sont bons pour préserver l’unité de la nation»

«Si vous appartenez à une minorité ethnique, il vaut mieux avoir un talent pour trouver du travail»