Portrait

Jovan Kurbalija à Genève, ce carrefour où la technologie rencontre l’humanité

Ce natif de Belgrade, ex-diplomate, est une voix qui fait autorité en matière de gouvernance et de coopération numériques

Si l’évolution rapide de la technologie et d’internet vous effraie, Jovan Kurbalija est l’interlocuteur qui saura vous rassurer. A 56 ans, ce directeur exécutif du Groupe de haut niveau sur la coopération numérique de l’ONU, un panel composé notamment de Melinda Gates, Jack Ma et Doris Leuthard, a été très tôt fasciné par la technologie. Expert visionnaire et respecté quand il est question d’e-diplomatie ou de gouvernance d’internet, ce natif de Belgrade n’est jamais à court d’énergie. A chaque fois qu’il rentre de la Silicon Valley ou d’un autre hub technologique, il foisonne de nouvelles idées.

D’où cette prise de conscience: «Là-bas, on se demande ce qu’on peut faire. A Genève, on s’interroge sur la manière de le faire. Il s’agit de savoir comment la technologie peut servir des valeurs humaines», relève Jovan Kurbalija. Il en est si convaincu qu’il a lui-même son propre slogan: «Genève, c’est là où la technologie rencontre l’humanité.»

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Que ce soit la Geneva Internet Platform ou la DiploFoundation, voire l’Union internationale des télécommunications (UIT), Genève constitue un écosystème qui lui permet d’émerger comme un acteur majeur de la régulation de la Toile. Le président de Microsoft, Brad Smith, en est le premier ambassadeur. Il appelle à la création d’une Convention de Genève numérique. Quand Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, appelle lui aussi à une régulation globale d’internet, Jovan Kurbalija interroge: «Est-ce que ZuckerBERG peut éviter l’iceBERG digital?» Rappelant du coup que le Titanic était à l’époque le symbole du progrès technologique.

«Un bien commun essentiel»

«Les données seront un bien commun essentiel, accentuant l’importance de l’UIT et de la Commission électrotechnique internationale pour établir des standards pour l’utilisation du data.» Pour Jovan Kurbalija, «le défi de la Genève internationale sera d’opérer des liens fonctionnels entre les différentes institutions et politiques échafaudées. Je suis très optimiste. Les étoiles sont alignées.» Cet ancien diplomate serbe à l’intellect vif avertit tout de même: la technologie n’est pas que pure magie, elle peut être manipulée. «Il faut qu’elle soit durable, sans quoi on risque de faire des citoyens des luddites, des réfractaires à la technologie.»

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La passion de Jovan Kurbalija pour la technologie remonte à ses jeunes années à Belgrade, une ville qui pouvait se targuer d’avoir une «scène technologique» vibrionnante. Parmi ses voisins, il compte d’excellents programmeurs. Durant la guerre froide, IBM investit beaucoup dans les infrastructures informatiques dans ce qui est encore la Yougoslavie. Dans les années 1980, le socialisme à la yougoslave est en train de s’effondrer, et aucune autre idéologie n’est là pour le remplacer. «C’était une période où nous avions une incroyable liberté, se souvient Jovan Kurbalija. Avec de grandes discussions philosophiques.» C’est aussi une époque où, à l’école, il étudie aussi bien Shakespeare que Dostoïevski. «Il n’y avait pas de Yalta culturel.»

La technologie, il l’embrassera formellement lors d’un séjour estudiantin aux Etats-Unis dans les années 1980. Découvrant l’ordinateur Sinclair Commodore, il renonce à un voyage en Greyhound pour économiser et en acquérir un avant de rentrer en Serbie.

Ancien espoir de ping-pong, Jovan Kurbalija se frotte à l’international en allant en Chine y disputer des compétitions. Naît alors chez lui le goût des relations internationales et du droit, qu’il étudiera avant d’entrer dans la diplomatie. En 1992, il est envoyé à Malte. Peu après, la Yougoslavie vole en éclats dans un conflit meurtrier. A La Vallette, Jovan Kurbalija étudie à l’Académie méditerranéenne d’études diplomatiques de L-Università ta' Malta, puis établit un centre mariant technologie numérique et diplomatie.

La promotion de la cyberdiplomatie

Mais l’isolement géographique de Malte l’incite à nouer des partenariats avec l’Institut de hautes études internationales et du développement et le CERN à Genève. La DiploFoundation, soutenue par Malte et la Suisse, s’installe également à Genève et promeut la cyberdiplomatie. Plus de 600 diplomates du monde entier viennent s’y former. L’ex-Belgradois, très impliqué dans les sommets onusiens de l’information de Genève et Tunis en 2003 et 2005, le souligne: «Regardez l’affaire Snowden. Le monde numérique n’est pas qu’une abstraction. C’est une question hautement politique.»

Dans son style inimitable, Jovan Kurbalija aime dessiner des esquisses pour forcer le trait de sa pensée. Il dessine un être humain et un robot et décrit les enjeux de notre temps. «Les Lumières ont permis à l’être humain de choisir entre différentes options dans un acte rationnel.» Avec l’intelligence artificielle et les machines, il met en garde. Il a beau être tombé dans la marmite technologique, il reprend les piliers de la rhétorique d’Aristote: logos, ethos, pathos. En aucun cas, la technologie ne doit devenir maître des choix de l’homme. La rationalité, la moralité et le ressenti demeurent des facteurs fondamentaux qu’il ne faut pas sacrifier sur l’autel du «tout technologique».


Profil

1963 Naissance à Belgrade.

1990 Rejoint le service diplomatique yougoslave.

1991 S’installe à Malte pour étudier la diplomatie.

2002 S’installe à Genève avec son épouse, Alexandra, et sa fille, Zoe.

2004 Publie le premier livre sur la gouvernance d’internet, qui en est à sa 7e édition et est traduit dans 10 langues.

2018 Directeur exécutif du Groupe de haut niveau sur la coopération numérique de l’ONU.

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