Juan Carlos Iercède le trône à son fils Felipe

Espagne Le roi a annoncé son abdication

Il tire sa révérence à un moment délicat pour l’institution monarchique

Lundi vers 13 heures, lorsque, dans une allocution télévisée, le roi Juan Carlos Ier, 76 ans, a annoncé par surprise son abdication aux ­Espagnols, il fallait vraiment lire entre les lignes pour déceler dans son bref discours un quelque signe de contrition ou de repentance. Ou autre chose qu’un dithyrambe en faveur du prince héritier, son fils Felipe: «Une nouvelle génération réclame un rôle majeur aujourd’hui, et je veux le meilleur pour l’Espagne […]. Mon fils Felipe incarne la stabilité et la maturité nécessaires.»

Et pourtant. Après trente-neuf ans de règne, ce chef de l’Etat, dont le nom est ici directement associé à la démocratie post-franquiste, tire sa révérence à un moment délicat pour l’institution monarchique, en pleine dégringolade dans les sondages depuis 2011, et donc très fragilisée. Cette institution, qui fut exemplaire pendant les premières décennies ayant suivi la mort du caudillo Franco, a été récemment reléguée dans la liste noire des pouvoirs discrédités.

Cette chute historique tient à une suite d’événements fâcheux qui ont fortement écorné l’image de la monarchie. Sur le plan symbolique, disent les observateurs, la chasse clandestine en Afrique marquera un «avant» et un «après»: en avril 2012, la presse révèle que le roi se trouve à l’hôpital pour une opération de la hanche, due à une mauvaise chute survenue alors qu’il chassait l’éléphant au Botswana, sur l’invitation de personnalités suspectes. Pour aggraver les choses, le gouvernement de Mariano Rajoy admet ne pas avoir été informé de ce voyage de plaisance.

L’affaire a lieu au pire moment: la crise économique ne cesse de s’accentuer, les statistiques officielles indiquent que plus de la moitié des jeunes Espagnols n’ont pas d’emploi. Or, quelques jours plus tôt, Juan Carlos avait solennellement affirmé à la nation entière qu’il ne pouvait plus «dormir la nuit, à force de penser au drame dont souffrent [ses] jeunes concitoyens».

Son séjour hospitalier fait donc l’effet d’une bombe. Il a menti au pays, sa supposée empathie à l’égard des Espagnols est feinte, alors même que cette réputation avait toujours alimenté sa considérable popularité. «La majorité des Espagnols n’a jamais été vraiment monarchiste, souligne le politologue Antonio Elorza. Elle a davantage été juancarliste. Du coup, cela a été un effondrement, et beaucoup ont pu se dire: et si cet homme bienveillant, père au-dessus de la mêlée, se moquait en réalité pas mal de nous?»

C’est l’histoire d’une déchéance: c’est le même monarque qui, désigné par le dictateur Franco pour prendre la relève, avait su conduire habilement l’Espagne vers une transition démocratique. «Cela restera à jamais marqué dans les mémoires, rappelait hier Pepa Bueno, de la radio Ser. Juan Carlos sera toujours cet homme qui aura conduit l’Espagne vers la modernité. Mais, depuis 2011, les scandales auront taché cette réputation exceptionnelle. Il aurait pu finir dans les nues, il s’en va comme un humain qui aura succombé à ses faiblesses.»

Comme un malheur ne vient jamais seul, l’annus horribilis de Juan Carlos, en 2012, s’accompagne d’un scandale de corruption qui éclabousse son gendre Iñaki Urdangarin, accusé d’avoir détourné quelque 6 millions d’euros publics vers des paradis fiscaux, via une fondation à but prétendument non lucratif. En mars 2013, véritable coup de poignard pour la famille royale, le juge Castro met en examen l’infante Cristina, l’épouse d’Iñaki Urdangarin: elle aurait activement participé aux activités délictueuses de son mari. Jamais un membre direct de la famille royale n’avait eu maille à partir avec la justice.

«Non seulement on a dès lors affaire à une famille mêlée à la corruption et au mensonge d’Etat, mais on voit aussi un monarque affaibli, un patriarche à l’automne de sa vie», analyse l’historien Julian Casanova. Car son calvaire est aussi d’ordre physique. Principalement pour de violentes douleurs à la hanche, il est opéré à huit reprises en trois ans. Le chef de l’Etat apparaît alité, debout sur des béquilles, lorsqu’il ne trébuche pas au cours de cérémonies officielles, comme en 2012 face à l’état-major.

Depuis lors, tous savent que l’avenir de la monarchie repose sur les épaules de l’héritier au trône, Felipe de Bourbon, 46 ans. «Toute sa vie aura été jusqu’à présent un long et patient chemin pour apprendre le métier de roi», rappelait il y a peu Pilar Urbano, une des meilleures spécialistes de la monarchie espagnole. Autant dire que le prince des Asturies ne sera pas pris au dépourvu, lorsque, d’ici à fin juin, il sera couronné nouveau roi d’Espagne, sous le nom de Felipe VI.

A la mort de Franco, il avait su conduire habilement l’Espagne vers une transition démocratique