A la mort du général Franco, en 1975

Juan Carlos, l’héritier de la monarchie sans roi

«Que se passera-t-il maintenant que la mort a eu raison de Francisco Bahamonde Franco, l’inamovible dictateur espagnol? Le Caudillo, […] a mis en place une succession qu’il croyait sans faille, en imposant de son vivant la personne de Juan Carlos, fils de Don Juan d’Espagne, connu sous le nom de comte de Barcelone. A la «monarchie sans roi» de Franco doit succéder la monarchie alphonsine [d’Alphonse XIII (1886-1941), 41e roi d’Espagne] revue et corrigée par la permanence de la doctrine franquiste. […]

Juan Carlos pourra-t-il conjurer la sinistre fatalité qui marque l’Espagne depuis quelque cent cinquante années? Quatre guerres sanglantes, treize modifications constitutionnelles, cent neuf gouvernements, une quarantaine de pronunciamientos, de révolutions ou de changements de régime, voilà quel a été le lot de l’Espagne depuis 1808 [début de la guerre d’indépendance espagnole, qui opposa la France et l’Espagne]! […]

On doit souligner que Franco a préparé sa succession avec la minutie et le soin qui ont toujours caractérisé ses actions.

Il y a en effet vingt-sept ans que le successeur en titre de Franco est préparé à sa tâche royale. C’est en 1948 que Juan Carlos met pour la première fois le pied sur le sol de sa patrie et qu’il fut confié aux professeurs désignés par Franco pour le former; il avait alors 10 ans!

Juan Carlos a reçu une éducation extrêmement dure et exempte des joies du commun. Education assombrie par l’absence d’un foyer paternel puisque ses parents n’ont pas cessé de résider hors d’Espagne et que son père n’est pas persona grata sur le sol espagnol.

Marié à Sophie de Grèce en 1961, Juan Carlos vit à Madrid et ne cesse de s’initier à ses futurs devoirs, surtout depuis sa prestation de serment devant les Cortes en 1969, lorsque Franco prit la décision de le désigner officiellement comme son dauphin.

Vie assez routinière qui consiste en contacts avec les représentants des diverses classes sociales espagnoles – même avec celles dont l’opposition au régime est connue et tolérée – et est entrecoupée d’inaugurations diverses de caractère anodin. En fait, voilà maintenant six ans que Juan Carlos, tel un figurant, attend dans la coulisse que le rideau de scène s’ouvre enfin pour lui! S’il a pu croire un moment que sa désignation officielle au titre de successeur de Franco allait changer la monotonie de son existence, Juan Carlos a eu tout le temps de constater qu’aussi longtemps que Franco vivrait, il serait tenu à l’écart de toutes les résolutions politiques importantes.

Pendant la maladie du Caudillo, l’année dernière, il a presque pu s’imaginer que c’était enfin arrivé!… Mais, Franco rétabli, il est retombé aussitôt dans son rôle de parade et si la presse espagnole mentionne régulièrement ses activités, elle fait peu d’efforts pour donner de lui une image autre que celle d’un personnage assez incolore. Pourtant ceux qui ont approché Juan Carlos, ils sont légion, s’accordent à trouver en lui un prince sérieux et consciencieux, fort ouvert au monde moderne, parfaitement au courant des problèmes espagnols actuels et dissimulant habilement une certaine impatience de s’affirmer.

Polyglotte remarquable, Juan Carlos voudrait surtout ne pas apparaître comme une copie conforme du Caudillo; il souligne volontiers qu’il est d’abord le descendant des rois d’Espagne avant d’être le dauphin de la monarchie absolue franquiste. »

« Il a eu tout le temps de constater qu’aussi longtemps que Franco vivrait, il serait tenu à l’écart de toutes les résolutions politiques importantes »

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