Baltasar Garzon est un juge infatigable. Qui n'a pas son pareil pour briller sur le devant de l'actualité. Dans un passé récent, il s'en est pris, pêle-mêle, à Pinochet, à l'ETA, à la mafia italienne, à Berlusconi, aux paramilitaires espagnols et à tant d'autres. Sans répit, le voici aujourd'hui dans une nouvelle affaire fracassante: celle qui met les ex-militaires de la dictature argentine au pilori. Le dimanche 29 juin, Ricardo Miguel Cavallo, alias «Serpico», qu'il accuse de «torture, génocide et actes de terrorisme» pendant le régime dictatorial (1976-1983), a débarqué à Madrid pour y être jugé de ses crimes. «Serpico» aurait été le tortionnaire en chef de la sinistre Ecole de mécanique de l'armée (Esma), proche de Buenos Aires – par où seraient passées quelque 5000 victimes. L'extradition a certes été possible grâce à une décision historique du Tribunal de justice du Mexique – où résidait Cavallo – mais aussi du fait que le juge Garzon a demandé sa comparution en Espagne dès septembre 2000.

Aujourd'hui, le juge-étoile espagnol, 48 ans, n'entend pas s'arrêter là. Depuis 1996, ce magistrat obsessionnel s'est juré que les anciens responsables des crimes en Amérique latine ne dormiront plus en paix. Avec l'arrestation à Londres, le 17 octobre 1998, de l'ex-dictateur chilien Augusto Pinochet, Baltasar Garzon avait bien failli réussir un coup d'éclat. Le retour du général dans son pays pour «raisons de santé» avait, il est vrai, frustré ses espoirs mais le magistrat espagnol se rendait alors célèbre dans le monde entier, provoquant une cascade de heurts diplomatiques. Avec la dictature argentine, il veut aller jusqu'au bout. Le 8 juin, Garzon a déclaré l'embargo des biens de 98 militaires et policiers, soit l'équivalent de 2,6 milliards d'euros. Cet embargo concerne les comptes bancaires dans certains pays, comme l'Espagne; il est censé constituer un pécule pour indemniser les victimes d'un éventuel procès ultérieur. En outre, le juge espagnol vient de réitérer le mandat d'arrêt international qu'il avait lancé en novembre 1999 contre 46 militaires argentins, dont deux chefs de la première junte, Jorge Rafael Videla et Emilio Eduardo Massera. Protégés par des lois d'impunité en Argentine, ceux-ci n'ont jamais été «extradables» jusqu'à présent. Cet état de fait n'est plus certain du tout: le président Kirchner, récemment élu, a dit qu'il ne s'opposerait pas à leur extradition en France, en Suisse ou en Espagne.

Vue de l'extérieur, la croisade judiciaire de Baltasar Garzon peut paraître désordonnée, tant il lance des attaques tous azimuts. Depuis son arrivée en 1988 – il avait 33 ans – à l'Audiencia nacional de Madrid, la plus haute instance pénale d'Espagne, le magistrat n'a pas chômé. Outre ses poursuites contre les dictatures latino-américaines, ce bourreau de travail a inculpé des «capos» colombiens du narco-trafic, des «parrains» italiens installés sur la côte espagnole, et même Silvio Berlusconi, président de la chaîne Télé 5, pour 14 millions d'euros de fraude au fisc. «Il Cavaliere» a été sauvé grâce à l'intervention des autorités espagnoles. En Espagne, «Super-Garzon» – comme certains le surnomment – s'est surtout distingué par son combat inlassable contre la nébuleuse politico-sociale qui, au Pays basque, appuie et aide l'organisation terroriste ETA. Depuis 1998, il a successivement mis hors-la-loi le quotidien radical Egin, le mouvement de jeunesse «Jarrai» ou le collectif de soutien aux prisonniers «Gestoras pro amnistia» puis «Askatasuna». En septembre 2002, il a suspendu pour trois ans «Batasuna», le bras politique de l'ETA, six mois avant que le Conseil constitutionnel interdise purement et simplement cette formation politique accusée d'«être une simple courroie de transmission de l'organisation armée». Avide de reconnaissance, insatiable justicier, attiré par les causes jugées impossibles, Baltasar Garzon constitue un modèle inimitable de juge audacieux, qui respecte d'ailleurs peu les principes de discrétion et de neutralité inhérents à sa fonction. Ainsi, en 1993, il est entré dans le gouvernement socialiste de Felipe Gonzalez, avant de démissionner peu après, pour s'être montré intraitable sur des cas de corruption.

Dans une biographie, publiée en 2001, il s'est permis des jugements et des révélations sur des affaires en cours qui lui ont valu de nombreuses critiques auprès de magistrats, déjà irrités par son désir de gloire, son talent et sa capacité à créer l'événement. En outre, en mars dernier, il avait vertement critiqué l'engagement belliciste du chef de l'exécutif José Maria Aznar, aux côtés de l'administration Bush. Mais, quels que soient les excès du personnage, force est de reconnaître les précédents dont il est l'auteur. Baltasar Garzon est sans aucun doute l'un des magistrats qui aura le plus milité en faveur d'une justice sans frontières. En Espagne, il se sera tellement battu sur le sujet qu'en octobre 1998, la chambre pénale de l'Audiencia nacional a reconnu officiellement le principe de «juridiction universelle». En partie grâce à lui, un jugement exemplaire pour les anciens chefs de la junte argentine, inimaginable il y a encore deux ans, paraît désormais chose possible.