RUSSIE

Jugé pour crime de guerre en Tchétchénie, un colonel russe accablé par ses hommes

Le procès de Iouri Boudanov accusé du viol et du meurtre d'une jeune Tchétchène s'est poursuivi mardi. Avec cette terrible question: la jeune fille était-elle bien morte lorsqu'elle fut enterrée? Le colonel est le seul militaire à ce jour à faire l'objet de poursuites pour des actes commis en Tchétchénie. L'étonnant est qu'il reste très populaire aux yeux de beaucoup de Russes.

«Si vous en parlez à qui que ce soit, sachez que j'ai huit balles dans mon pistolet et que ça suffira non seulement pour vous éclater la tête, mais aussi pour vous achever, si nécessaire.» Voilà ce que le colonel Iouri Boudanov a dit à ses plus proches subordonnés la nuit du meurtre d'une jeune Tchétchène de 18 ans, pour lequel il répond depuis plusieurs semaines devant un tribunal militaire de Rostov-sur-le-Don. C'est du moins ce que sont venus raconter les collaborateurs du colonel, dont les auditions, commencées jeudi dernier, se sont poursuivies mardi.

Version contestée

Ce n'est pas la première fois que des soldats œuvrant sous les ordres de Boudanov viennent apporter des témoignages qu'ils pensent de soutien à leur chef mais qui se transforment vite en éléments à charge. Ainsi cet épisode, censé expliquer à la cour tout le respect dont jouissait Boudanov auprès de ses hommes: un jour que ses ordres n'étaient pas exécutés assez rapidement à son gré, le colonel a dégoupillé une grenade et l'a lancée, de rage, sur une tente d'officiers, lesquels ont eu juste le temps de déguerpir avant l'explosion. Hier, c'était le commandant Igor Grigoriev qui témoignait, c'est-à-dire l'homme qui conduisait le véhicule militaire dans lequel Boudanov est arrivé, dans la nuit du 26 au 27 mars 2000, au village de Tangi Chou où fut tuée Elsa Koungaïeva.

Jusqu'ici, la défense soutenait que la mort de la jeune Tchétchène était un «accident militaire», Boudanov n'ayant fait que se défendre contre celle qu'il suspectait d'appartenir aux forces rebelles et qui aurait tenté de le tuer. Cette version, contestée par la famille Koungaïev, a donc été très sérieusement mise à mal par le témoignage du chauffeur. Lequel a expliqué que, ce soir-là, Boudanov était ivre, ce que la partie civile jusque-là n'était pas parvenue à prouver. Iouri Boudanov avait au moins deux bonnes raisons de boire: c'était l'anniversaire de sa fille de 3 ans et le soir de la victoire du président Vladimir Poutine à la présidentielle. Boudanov se serait enivré en compagnie du chef de son régiment, Fiodorov, également quelque peu mouillé dans l'affaire, lequel Fiodorov aurait ensuite ordonné «un bombardement d'entraînement sur le village de Tangi Chou».

Le commandant Grigoriev a raconté que Boudanov et quelques-uns de ses hommes s'étaient rendus dans la maison des Koungaïev, à l'orée du village, vers 1 h du matin, et avaient procédé à l'arrestation de la jeune fille, emmenée ensuite au campement où stationnait le régiment. Là, Boudanov s'est enfermé dans une tente avec Elsa Koungaïeva, soi-disant pour l'interroger, avec ordre donné à ses hommes de ne pas s'approcher à dix mètres. Igor Grigoriev a raconté qu'on entendait des cris de femme. Deux heures plus tard, Iouri Boudanov appelle Grigoriev, qui découvre dans la tente le cadavre nu de la jeune fille. Le colonel ordonne de l'envelopper dans une couverture et de l'enterrer dans une forêt voisine. L'officier se serait plaint que la jeune fille lui ait égratigné la poitrine et déchiré son pull. La version de Boudanov soutenant qu'Elsa Koungaïeva était une tireuse d'élite œuvrant pour le compte des boïvikis (combattants tchétchènes) ne l'autorisait pas légalement à arrêter la jeune fille. Le colonel, selon la procédure, aurait dû immédiatement alerter le FSB (les services secrets), seul habilité à prendre les mesures nécessaires dans ces cas-là.

Une funèbre bataille a lieu maintenant autour de la question du viol de la jeune fille. Une autopsie effectuée par des médecins militaires a conclu qu'Elsa n'avait pas subi les derniers outrages avant de mourir. Mais l'avocat de la famille réclame une seconde autopsie qui serait, cette fois, réalisée par des médecins civils. Et hier, à la suite du témoignage d'Igor Grigoriev, c'est une autre question qui s'est posée aux experts médicaux: celle, terrible, de savoir si Elsa était bien morte au moment d'être enterrée.

Manifestations de soutien

Ce qui n'empêche pas le colonel Boudanov, bon père de famille, de rester fort populaire: partout en Russie, des manifestations de soutien sont régulièrement organisées. On a même vu la semaine dernière des pancartes proclamant: «Nous sommes tous des Boudanov.» Les forums se multiplient sur Internet, où les gens refont le procès à longueur de journée. Ce qui donne des débats assez épiques, tel cet internaute en tançant deux autres pour les propos peu charitables qu'ils avaient tenus envers le colonel: «Vous les défenseurs de la moralité, si vous avez tellement de courage, allez donc affronter les balles en Tchétchénie. Boudanov, lui, risquait sa vie pour vous, tous les jours.»

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