Les 26 et 27 septembre prochains, Isabelle Prévost-Desprez ne conduira pas les audiences consacrées à l’affaire du Mediator. La présidente de la 15e Chambre correctionnelle du tribunal de Nanterre, spécialisée dans les affaires financières, doit s’effacer de ce dossier explosif touchant les laboratoires Servier. Le fabricant de médicaments est soupçonné d’avoir caché la vraie nature de ce produit aux effets secondaires ravageurs, vendu comme anti-diabétique, mais souvent prescrit comme coupe-faim. Confirmant une information du Monde, le président du tribunal de Nanterre Jean-Michel Hayat a déclaré mardi qu’il dirigerait lui-même les audiences, en accord avec la magistrate.

Il a aussitôt précisé qu’Isabelle Prévost-Desprez n’est pas dessaisie du dossier. Son retrait serait provisoire, il vise à «préserver les justiciables des antagonismes récurrents au tribunal de Nanterre». Une formule sibylline masquant les conflits parfois violents qui secouent la maison, comme ceux ayant opposé Isabelle Prévost-Desprez et le procureur Philippe Courroye, décrit comme un proche de Nicolas Sarkozy, lorsque l’affaire Woerth-Bettencourt n’était pas encore dépaysée à Bordeaux. Au cœur du département des Hauts-de-Seine, fief électoral du chef de l’Etat, longtemps maire de Neuilly, Nanterre est une juridiction politiquement sensible.

Neuilly. C’est aussi le lieu de résidence de Liliane Bettencourt et le théâtre de cette autre célèbre affaire dont Isabelle Prévost-Desprez a été écartée. Depuis que la magistrate a lancé sa bombe dans le livre des journalistes du Monde, Gérard Davet et Fabrice Lhomme, Sarko m’a tuer, la médiatisation de la saga politico-familiale a repris. La magistrate a réitéré les soupçons de financement illégal de la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007: elle affirme que l’infirmière de Liliane Bettencourt aurait confié à sa greffière, hors procès-verbal, avoir vu des remises d’espèces à Nicolas Sarkozy. L’infirmière et la greffière ont toutes deux démenti, mais Isabelle Prévost-Desprez sera entendue à Bordeaux par le juge Jean-Michel Gentil. Le magistrat enquête sur le volet du financement politique illégal, qui met en cause l’ancien ministre et ex-trésorier de l’UMP Eric Woerth. L’ex-comptable de la milliardaire, Claire Thibout, est également convoquée.

Les propos d’Isabelle Prévost-Desprez dans Sarko m’a tuer ont provoqué une forte onde de choc. La présidente de la 15e Chambre est menacée de sanctions disciplinaires. Elle pourrait se voir reprocher un manquement au devoir de réserve des magistrats, voire une violation du secret professionnel, et encourir diverses sanctions devant le Conseil supérieur de la magistrature. Un avertissement ou un déplacement d’office sont évoqués.

«J’ai décidé de parler pour être fidèle à l’idée que je me fais du métier de juge. Je franchis le pas pour dire que le pouvoir de l’argent a fini par vaincre la justice. Pour raconter comment la partie a été perdue par ceux qui croient au droit s’opposant à l’arbitraire et à l’injustice.» Les mots de la magistrate, en ouverture de son livre Une juge à abattre, résonnent de manière prémonitoire.

Sur les traces… d’Eva Joly

Cette native du nord de la France, fille d’un médecin généraliste, attirée par le droit du plus loin qu’elle se souvienne, ne craint pas d’affronter les puissants. Avant d’arriver à Nanterre, elle a passé plusieurs années au pôle financier de Paris. Elle s’est fait un nom au cours de plusieurs affaires retentissantes, comme celle des ventes d’armes à destination de l’Angola. A 52 ans, la juge aux cheveux clairs, une femme pugnace, parfois qualifiée de rigide, n’hésite plus à parler. Son parcours évoque par certains aspects celui de l’ancienne juge anti-corruption Eva Joly, passée par le même pôle financier de Paris, également placée sous protection lors d’affaires particulièrement sensibles.