Italie

Le juge qui tente de briser les liens de sang des mafieux

Les parrains de la ’Ndrangheta, la mafia calabraise, se voient retirer la garde de leur enfant par Roberto Di Bella. Depuis cinq ans, le président du tribunal pour mineurs de Reggio de Calabre s’intéresse à la racine même du crime organisé de la pointe de la Botte: la famille

Elle s’arrête devant le portique de détection. Un vieil agent bedonnant, affalé derrière son moniteur, lui demande de poser son sac sur le tapis roulant. Avec l’accord du policier, elle monte ensuite à l’étage du vieil édifice. Les mesures de sécurité à l’entrée du tribunal pour mineurs de Reggio de Calabre, dans le sud de l’Italie, sont légères.

En haut des escaliers, un jeune commis souriant lui indique le chemin. Elle emprunte un long couloir sans décoration. Dehors, le soleil de printemps brille, mais les murs blancs sont éclairés par de glauques néons. L’ambiance est froide et triste. Au bout, la porte du bureau du président du tribunal. Elle s’assied sur une chaise, dans un petit enfoncement faisant office de vestibule, face à une vieille imprimante. Cette mère d’une famille mafieuse calabraise attend son rendez-vous avec le juge Roberto Di Bella.

Dans un travail inédit en Italie, le magistrat s’attelle depuis maintenant cinq ans à soustraire les enfants de la ’Ndrangheta, la mafia calabraise, du contexte criminel dans lequel ils naissent, grandissent et évoluent. Sa réputation aujourd’hui le précède. Les mères des «cosche», des clans, osent désormais venir lui demander directement de l’aide, afin qu’elles ne voient pas leur progéniture prendre le même chemin que leur mari ou leurs proches: celui de la prison ou de la mort. La réalité mafieuse de la pointe de la botte est caractérisée par les liens de sang composant chaque groupe criminel, un héritage se transmettant entre générations. Si Roberto Di Bella se concentre avant tout sur le droit des enfants et leur éducation, il lutte ainsi indirectement contre cette mafia.

«Je ne brise pas les familles»

«Je ne brise pas les familles, tranche d’emblée le magistrat, se référant aux articles de la presse américaine, dont il n’a pas apprécié les titres. Je n’aime pas que l’on dise cela.» Le président de ce tribunal de région prend une pause dans sa fatigante journée, à en juger par son air las. L’homme de 53 ans, originaire de Messine en Sicile, esquisse un sourire quand un employé lui demande s’il souhaite un café. «Nous essayons de préserver les enfants d’un destin certain d’incarcération, de mort et de souffrance», explique-t-il assis dans un canapé en face de son bureau disparaissant sous d’imposants dossiers.

Quand les mères ne les confient pas elles-mêmes au juge, les jeunes Calabrais se retrouvent devant lui parce qu’ils ont commis un crime ou parce que leur situation familiale particulière a attiré l’attention d’un procureur antimafia. «Nous ne pouvons pas permettre que des enfants assistent à des rencontres entre mafieux, détaille le magistrat. Ou qu’un père indique à son fils de 10 ans quel sera son grade dans la hiérarchie criminelle. Nous intervenons quand un parent maltraite un enfant, quand il est alcoolique ou toxicomane. Mais quand il lui inculque une éducation criminelle, nous devrions au contraire faire comme si de rien n’était?» Le magistrat ne peut s’y résoudre. Dès 2012, il décide donc d’appliquer des mesures juridiques existantes comme la déchéance ou la limitation de la responsabilité parentale, ou encore l’éloignement des mineurs de leur famille. Il s’appuie sur la Constitution italienne et sur la Convention relative aux droits de l’enfant de New York. Une quarantaine de mineurs ont bénéficié de ces mesures depuis 2012.

Il a vu passé deux générations de mafieux

Mis à part une pause de six ans en 2005 dans sa ville natale, Roberto Di Bella a toujours travaillé au tribunal pour mineurs de Reggio de Calabre. En revenant en 2011 dans la capitale calabraise comme président de l’institution publique, il a trouvé sur le banc des accusés les enfants des hommes et des femmes qu’il avait jugés deux décennies plus tôt, quand ils étaient encore mineurs. Se retrouver face à deux générations de mafieux l’a poussé à réfléchir: «Si depuis 60 ou 70 ans dans la région de Reggio de Calabre, les mêmes familles criminelles contrôlent toujours le territoire et étendent désormais leur réseau dans le monde entier, il doit bien y avoir une raison.»

Le juge prend l’exemple de San Luca pour illustrer la réalité mafieuse dans laquelle vivent ces mineurs. «Ils se trouvent dans des villages, dans des familles en crise, leur grand-père ayant été tué, le père étant en prison, leur frère en cavale, se désole-t-il. Ils n’ont personne pour leur indiquer une alternative. Ils ne savent même pas qu’il en existe. Ils n’ont d’autres choix que de vivre dans ce milieu.»

San Luca, moins de 4000 habitants, niché dans les montagnes du sud de la Calabre à une cinquantaine de kilomètres à l’est de Reggio, s’est retrouvé dans l’actualité italienne trois jours seulement après notre rencontre avec le magistrat. Le 2 juin, le gouvernement italien se félicite de l’arrestation de Giuseppe Giorgi, l’un «des plus dangereux criminels» recherché depuis 1994. Condamné pour association mafieuse et trafic international de drogue, il était le «caissier» du clan Romeo, basé à San Luca, selon la presse transalpine. Une semaine plus tard, l’Italie se réjouit de l’arrestation, au Brésil cette fois, d’un autre boss de la ’Ndrangheta.

«La prison n’est pas une médaille»

Les mineurs pris en charge par Roberto Di Bella n’auront pas à s’exiler sur un autre continent, mais ils devront néanmoins quitter leur région natale. Cela leur permet «d’expérimenter des horizons culturels, sociaux, psychologiques et, pourquoi pas, affectifs différents de ceux du contexte d’où ils viennent, avance le juge sicilien. Notre objectif est de leur faire entrevoir un monde différent, où la violence et les assassinats ne sont pas des instruments nécessaires pour résoudre les problèmes, où la prison n’est pas une médaille à arborer sur la poitrine, mais un lieu à éviter à tout prix.» Car la mafia exerce un fort pouvoir d’attraction sur eux, car elle les plonge dans un monde de richesse et de pouvoir «sans avoir à faire des études, des sacrifices et sans respecter les règles».

Mais une fois que ces jeunes sont sortis du tribunal, ils sortent du périmètre de compétence du magistrat. Roberto Di Bella s’appuie alors sur Libera. Ce réseau d’associations luttant contre le crime organisé est né sous l’impulsion du prêtre Luigi Ciotti au début des années 1990, après les assassinats des juges antimafia Giovanni Falcone et Paolo Borsellino.

Les bénévoles de Libera s’occupent depuis 2013 d’identifier les familles d’accueil, de les préparer, d’apporter un soutien psychologique aux mineurs. «Chez eux, ils ne voyaient que des armes. Dans leur nouvelle maison, ils voient plutôt des livres», explique Vincenza Rando, vice-présidente du réseau. Elle observe aujourd’hui le besoin d’investir dans l’éducation des familles d’accueil, les préparer à des enfants «radicalisés, élevés à la violence et non au dialogue». Mais aussi à des enfants éprouvés, «se réveillant la nuit au moindre bruit car ils se souviennent des perquisitions de la police».

Une fois majeurs, ils pourront rentrer chez eux

Cette approche a permis à Roberto Di Bella et à Libera de découvrir un monde de souffrances. «Les premières victimes de la ’Ndrangheta sont ces jeunes à qui on a nié l’enfance et l’adolescence, regrette le juge. Quand ils gagnent leur liberté, ils se rendent compte de leurs potentialités et des possibilités qui s’ouvrent à eux. Parfois, ils ne veulent même plus rentrer dans leur région.» Car une fois majeurs, ces fils et filles de mafieux peuvent choisir comment continuer leur vie, s’ils veulent revenir ou non dans le cercle familial criminel, le travail de la justice ne visant qu’à rendre libres les mineurs «de choisir leur destin et de s’affranchir de leur entourage familial».

Dans la lutte contre les mafias, cet aspect social a été délaissé. S’intéresser aux souffrances que provoque la ’Ndrangheta au sein de ses propres familles pourrait être une nouvelle clé de lecture. La lutte indirecte contre le crime organisé entreprise par Roberto Di Bella est une «bataille de civilisation contre la corruption», affirme la vice-présidente de Libera, Vincenza Rando. D’autres tribunaux, comme à Naples, commencent à lui emboîter le pas.

Critiques de l’Eglise

Le juge des mineurs s’est d’abord vu fortement critiqué, même par le milieu ecclésial, pour ses attaques contre l’institution familiale. Aujourd’hui, son travail porte ses fruits. Un boss incarcéré à vie lui a même écrit pour le remercier d’offrir à son fils la chance qu’il n’a pas eue. Mais ce n’est qu’une lettre parmi les nombreuses menaces qu’il reçoit.

Un agent surveillant d’un œil peu attentif un vieux portique de sécurité est-il suffisant face à la ’Ndrangheta? Roberto Di Bella est-il en danger? Est-il soumis à un programme de protection? «Je ne peux pas répondre», se contente de lâcher l’homme qui a ouvert une guerre culturelle contre l’une des mafias les plus dangereuses du monde.

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