Elle n’a pas choisi Atlantic City par hasard. Mercredi, lors d’un meeting électoral tenu dans cette ville du New Jersey, Hillary Clinton a cherché à écorner les compétences de l’homme d’affaire et candidat républicain à la Maison-Blanche Donald Trump. C’est là qu’il a construit un empire de casinos qui s’est effondré après que ses établissements firent faillite. «Ne laissons pas Donald Trump pousser le pays à la faillite comme il l’a fait avec ses affaires», a-t-elle lâché, soulignant comment il a maltraité des sous-traitants travaillant pour lui.

Fausse joie

L’événement était prévu de longue date, mais mercredi, il avait une fonction essentielle: détourner l’attention du tollé qu’a provoqué la conférence de presse tenue un jour plus tôt par le directeur du FBI. James Comey a présenté à la presse les conclusions d’une longue enquête sur la messagerie privée qu’Hillary Clinton utilisait contre les règles du Département d’État qu’elle dirigea de 2009 à 2013. En annonçant qu’il n’allait pas recommander au Département de la justice (DoJ) d’inculper l’ex-sénatrice de New York, nombre de partisans de la démocrate ont sauté de joie, certains que l’affaire des emails serait enfin enterrée. La présidentielle n’allait pas connaître un tournant dramatique susceptible de mettre Hillary Clinton hors course.

Or à analyser de plus près les propos du patron du FBI, James Comey n’aurait pas pu qualifier l’ex-First Lady en termes plus dévastateurs. Selon lui, elle a été «extrêmement négligeante» dans la manière dont elle a utilisé plusieurs serveurs privés peu sécurisés. Le FBI a fortement remis en question sa capacité de jugement.

Bien qu’elle ait toujours insisté sur le fait de n’avoir jamais envoyé de courriels secrets, l’enquête du FBI prouve le contraire et montre qu’elle a mis la sécurité de l’État en danger. Sur les 30 000 e-mails que le Federal Bureau of Investigation a examinés, 113 contenaient des informations «classifiées» au moment de l’envoi ou de la réception. Certains étaient même top-secret. Plusieurs milliers de courriels ont été trouvés par le FBI qui n’avaient pas été remis aux autorités par les avocats d’Hillary Clinton. Autre révélation: quand elle dirigeait le Département d’État, la démocrate n’avait pas qu’un seul serveur privé installé dans sa résidence de Chappaqua. Elle en avait plusieurs. Plus grave, l’ex-secrétaire d’État utilisait ces serveurs et plusieurs appareils électroniques quand elle voyageait à l’étranger, en particulier dans des pays rivaux de l’Amérique dotés de moyens «sophistiqués». Elle aurait aisément pu être victime de cyberespionnage.

Déjà confrontée à un sérieux problème de confiance au sein de l’électorat, la candidate démocrate a vu en une conférence de presse ses arguments de campagne sapés en moins d’un quart d’heure. Sillonnant le pays, elle martèle que son adversaire Donald Trump n’a «pas le tempérament» pour être président et vante ses années d’expérience en tant qu’ex-sénatrice et ex-secrétaire d’État. Le candidat républicain Donald Trump n’a pas tardé à souligner que la démocrate n’était pas qualifiée pour devenir la commandante en chef des armées alors qu’elle n’est pas capable de se conformer aux règles élémentaires de sécurité quand il s’agit d’e-mails.

Fantôme d'Edgard Hoover

Dans le camp républicain, on est furieux. On ne comprend pas comment James Comey a exonéré la démocrate de toute inculpation tout en la jugeant «extrêmement négligeante». Le président de la Chambre des représentants Paul Ryan a même exigé mercredi que le patron des renseignements, James Clapper, ne confie aucune information «classifiée» à Hillary Clinton comme il est censé le faire avec les candidats officiels à la présidence des Etats-Unis. Une commission du Congrès auditionne James Comey aujourd’hui et une autre entendra la ministre de la justice Loretta Lynch mardi prochain. Ancien responsable du DoJ sous l’ex-ministre Eric Holder, Matthew Miller ne cache pas pour sa part être choqué par l’attitude du patron du FBI qui a agi «en juge» devant les caméras du pays entier. Certains y ont même vu un retour de la figure d’Edgard Hoover.

Nommé par Barack Obama, James Comey est un républicain réputé pour son intégrité. En 2004, il avait refusé le chantage de l’administration Bush pour autoriser des écoutes téléphoniques sans mandat de la justice. S’il a été si prolixe devant les médias, c’est aussi en raison d’un contexte explosif. Une semaine plus tôt, l’ex-président Bill Clinton rendait une visite impromptue à Loretta Lynch sur le tarmac d’un aéroport de Phoenix. Une grave erreur de jugement sachant que c’est cette dernière qui doit en fin de compte dire si elle inculpe Hillary Clinton ou non. Au vu de cet épisode et de la conférence de James Comey, Donald Trump a eu beau jeu de dénoncer un «système corrompu» dans lequel les Clinton semblent souvent avoir donné l’impression d’être au-dessus des lois. Confrontée au populiste Donald Trump, Hillary Clinton aura fort à faire pour restaurer la confiance même si les Barack Obama et Elizabeth Warren aideront à faire de la présidentielle 2016 un choix entre la raison et l’émotion.