«Coupable.» Il est 11 h du matin, sur la base aérienne de Camp Zeist, au centre des Pays-Bas. Depuis neuf mois, une Cour écossaise siège ici, sur territoire «neutre», pour juger deux Libyens accusés depuis 1991 d'avoir perpétré l'attentat contre le Boeing 747 de la Pan Am au-dessus de Lockerbie, tuant les 259 passagers et membres d'équipage, ainsi que 11 villageois le soir du 21 décembre 1988. Lorsque Lord Sutherland, le plus ancien juge en activité en Ecosse, prononce le verdict des trois magistrats, Abdel Basset Ali al-Megrahi demeure impassible dans sa djellaba d'un blanc immaculé. Il est automatiquement condamné à la prison à vie, mais le juge fera preuve d'une certaine clémence en fixant la peine incompressible à vingt ans, malgré «la nature horrible» de son acte. Son acolyte, Al Amin Khalifa Fhimah, est acquitté faute de preuves.

Piste palestinienne balayée

Contrastant avec le calme froid du meurtrier, dans l'assistance, le docteur anglais Jim Swire, qui a perdu sa fille dans l'explosion, s'évanouit. Le combat de celui qui a été le porte-parole des parents des victimes n'aura pas été vain. En effet, malgré ses airs de jugement à la Salomon, l'épilogue de cet interminable feuilleton judiciaire fait sensation. Le matin même de son énoncé, peu d'observateurs imaginaient un verdict de culpabilité. Celui-ci frappe un ancien haut responsable du JSO, les services secrets libyens. Et même si «c'est un lampiste qui a été jugé», comme le note l'Américain Bruce Smith, qui a perdu sa femme dans la tragédie, l'issue du procès est une mise en accusation directe de Muammar Kadhafi, le dictateur libyen. «Il ne fait aucun doute que l'origine du crime est libyenne», lâchent les trois juges dans leurs considérants. La piste palestinienne, avancée par la défense, est balayée.

A Londres comme à Washington, on ne s'y trompe pas. A peine le verdict connu, le porte-parole de Tony Blair exprime la satisfaction du premier ministre britannique que justice ait été rendue, mais ajoute: «Nous attendons des autorités libyennes qu'elles paient des dédommagements comme la Cour l'a indiqué.» Downing Street rappelle que la somme minimale est fixée à 700 millions de dollars. Quelques heures plus tard, le président américain, George W. Bush, parle de la même voix, ajoutant que les Etats-Unis, qui contrairement à l'ONU ou à l'Union européenne n'ont ni levé ni suspendu les sanctions à l'encontre de Tripoli, feraient pression pour que Kadhafi indemnise les victimes.

La Libye ne l'entend pas de cette oreille. Le représentant de Tripoli auprès de l'ONU répète que «la Libye n'a rien à faire du tout avec cette tragédie». Son gouvernement dit vouloir respecter le jugement, rappelant la possibilité qu'a son ex-agent secret de faire appel du verdict dans les deux semaines – occasion que son avocat ne manquera pas de saisir. Un observateur diplomatique de la Ligue arabe présent à Camp Zeist, Ragda Mamoud Neana, juge le verdict «injuste. Nous vivons dans un monde dominé par l'injustice des grandes puissances.» D'emblée, Tripoli réclame la levée des sanctions, et même une réparation matérielle pour les conséquences économiques des sanctions imposées en 1992.

A Lockerbie, où les débris de l'avion en feu avaient détruit une partie du village, les réactions sont demeurées mesurées. Seul un parent d'une des onze victimes au sol vit encore dans le bourg, qui tente de faire oublier la terrible cicatrice. A Camp Zeist, juste avant de se retirer après l'énoncé du verdict, le procureur Colin Boyd rappelle l'énormité de la tragédie: outre les 270 morts, «400 parents ont perdu un enfant, dont 46 leur seul enfant, 65 femmes sont devenues veuves, 11 hommes ont perdu leur femme, 140 personnes ont perdu un parent, sept enfants sont devenus orphelins. Ils sont aussi les victimes de l'attentat de Lockerbie.» Aujourd'hui, ces victimes demandent que Kadhafi lui-même soit poursuivi en justice.

Selon la thèse la plus souvent avancée, le plastiquage du vol 103 de la Pan Am, reliant Londres à New York, était une mesure de représailles contre les bombardements américains d'avril 1986 sur Tripoli et Benghazi. Le chef de la sécurité aérienne au JSO, Al Megrahi, aurait travaillé deux ans durant à la préparation de l'attentat. La valise contenant la bombe (activée par un détonateur suisse…) avait été embarquée à Malte, où le coaccusé d'Al Megrahi officiait comme chef d'escale pour les lignes aériennes libyennes, dans un vol en partance pour Francfort qui alimentait en passagers le jumbo de la Pan Am.