Grande-Bretagne

Julian Assange, une «victoire» en trompe-l’œil

La justice suédoise renonce, pour l’instant, à demander l’extradition du fondateur de Wikileaks. Mais pour lui, «la guerre ne fait que commencer»

Deux ans qu’il n’avait pas mis le pied dehors. Durant quelques minutes, le fondateur de Wikileaks Julian Assange est apparu vendredi, ému et un peu livide, sur le balcon de l’ambassade d’Equateur à Londres, où il est réfugié depuis un lustre. Pour saluer «l’importante victoire» qu’il estime avoir remportée. Et pour préciser aussitôt que «la guerre ne fait que commencer». La guerre est, en réalité, bien engagée et a connu déjà d’innombrables batailles légales. Mais sur le fond, Assange a raison: loin de se résoudre, l’imbroglio qui entoure le requérant d’asile le plus célèbre de la planète ne devrait au contraire que se compliquer encore.

Sept ans de procédure

Coup de tonnerre vendredi matin: à la surprise générale, la justice suédoise a annoncé qu’elle ne réclamera plus l’extradition du lanceur d’alerte, mettant fin à une procédure lancée il y a sept ans. A Stockholm, Assange fait l’objet d’une enquête à la suite d’une plainte pour viol déposée contre lui en 2010, alors que l’Australien était au sommet de sa gloire: avec l’appui de plusieurs médias, et notamment grâce à l’intervention de Chelsea Manning (qui vient de sortir de prison), Wikileaks faisait trembler les Etats-Unis en publiant des centaines de milliers de documents liés aux guerres d’Irak et d’Afghanistan.

A Stockholm, la procureure Marianne Ny a pris bien soin de préciser vendredi que sa décision n’impliquait aucune conclusion sur la culpabilité ou non d’Assange pour la justice suédoise. «Dans les conditions présentes, toutes les perspectives de faire progresser l’enquête sont épuisées», notait-elle. C’est pourquoi, les mesures en cours «n’apparaissent plus proportionnées» à la situation.

«En substance, cela ne change rien du tout»

«En substance, cela ne change rien du tout», explique le juriste David Allen Green, qui a suivi l’affaire en Grande-Bretagne. D’abord, les faits ne seront prescrits qu’en 2020. D’ici-là, il ne fera pas bon pour le fondateur de Wikileaks de s’approcher de la Scandinavie. Mais surtout, pour compliquer encore l’affaire, la justice britannique a immédiatement fait valoir qu’une autre charge pesait sur un Assange qui, dans l’intervalle, ne s’est pas présenté devant ses juges, comme l’exigeaient les conditions de sa mise en liberté provisoire. Conclusion: la police britannique serait toujours «obligée» de mettre le grappin sur lui s’il venait à quitter l’ambassade équatorienne.

Une charge mineure

En elle-même, cette charge est tout à fait mineure. Mais un simple passage d’Assange dans la case «prison» pourrait permettre à son tour aux Etats-Unis de formuler une demande d’extradition. Vendredi encore, Wikileaks continuait de dévoiler les recoins les plus secrets des grandes institutions du pouvoir américain, et notamment des intrusions de la CIA dans la vie privée d’à peu près tout le monde.

Pour les partisans les plus fervents de Julian Assange, la messe est dite depuis longtemps: l’irruption de la justice suédoise n’aurait été, dès l’origine, qu’un rouage d’une vaste machinerie visant à faire taire Wikileaks et à jeter son fondateur au fond d’un cachot américain. Ceux qui gardent la tête froide essayent de séparer les deux versants de l’affaire, n’excusant pas Assange pour ses crimes supposés (une autre plainte pour viol avait été déposée mais les faits sont aujourd’hui prescrits) mais reconnaissant à Wikileaks un rôle indéniable d’utilité publique.

Un casse-tête insoluble

Mais même dans ce camp-là, le casse-tête est devenu aujourd’hui pratiquement insoluble. Au cours de la campagne présidentielle américaine, Wikileaks avait lancé un tir de barrage contre la candidate démocrate Hillary Clinton, au point d’être soupçonnée de rouler pour Donald Trump, voire d’être à la solde de la Russie de Vladimir Poutine, qui est soupçonnée d’avoir piraté les comptes e-mail des démocrates. C’était l’époque où le milliardaire Trump s’était mis à louer le travail d’Assange et à en réclamer davantage de sa part.

Et maintenant? Lors de son bref passage sous la lumière, Julian Assange a confirmé qu’il ignorait si les Etats-Unis exigent bel et bien son extradition. Le mois dernier, l’administration de Donald Trump assurait que l’arrestation d’Assange était une «priorité». Le nouveau chef de la CIA, Mike Pompeo, se chargeait de donner le ton: le but de Wikileaks, tonnait-il, est de «détruire l’Amérique», de «l’écraser avec des secrets volés». L’administration faisait aussi savoir qu’elle était en train de monter un dossier d’accusation contre Assange.

Wikileaks comme une digue

Ce retournement est pour le moins spectaculaire. Mais il s’inscrit, aux Etats-Unis, dans un contexte où une bonne partie de la presse est vilipendée quotidiennement par le président dans ses salves de tweets. Au point que certains voient aujourd’hui Wikileaks comme une digue derrière laquelle se nicherait l’enjeu ultime de la liberté de la presse aux Etats-Unis.

«Poursuivre en justice Wikileaks marquerait un dangereux précédent qui servirait sûrement à l’administration Trump à viser d’autres organes de presse», juge l’importante American Civil Liberties Union (ACLU). «C’est une menace qui concerne tous les journalistes, dans le monde entier», en venait à dire vendredi Julian Assange, avant de refermer derrière lui la porte de sa souricière.

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