«Même le parlement européen ne croit plus en lui. Désormais, un parlement régional comme celui de la Wallonie pèse presque aussi lourd que nous et peut bloquer une négociation commerciale. C’est dire…» Le député européen qui s’exprime ainsi, en off, est l’un des vétérans français du PPE (parti populaire européen, Conservateur). Nous sommes à Paris, où le Commissaire chargé de l’économie, l’ancien ministre socialiste français des finances Pierre Moscovici, assure la promotion de son livre «S’il est minuit en Europe…» (Ed. Grasset). Les questions fusent sur Donald Trump. L’heure de la riposte? Pas vraiment: «Les institutions européennes restent opaques peut-on lire dans l’ouvrage, qui plaide pour un «sursaut». Les procédures législatives sont trop complexes pour que les Européens les comprennent, s’y reconnaissent ou aient le sentiment d’y être correctement représentés».

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Bruxelles assiégée et désavouée?

Le cas de l’accord commercial avec le Canada (CETA), bloqué un moment par le parlement de Wallonie avant d’être signé à Bruxelles le 29 octobre, est emblématique. «Dans une Europe communautaire en état de marche, le Parlement européen se serait exprimé pour dire qu’il représente les peuples de l’UE, et qu’il a donc le dernier mot» poursuit notre eurodéputé.

Problème: cette Europe-là ne marche plus. La Commission recule. Les Etats membres renaclent. Le retour des «nations» est réclamé partout: «L’autorité de l’actuelle Commission européenne tend à se désagréger sur beaucoup de fronts, reconnaît l’avocat suisse Jean Russotto, fin connaisseur de la «bulle» bruxelloise. Elle a perdu beaucoup de ses moyens politiques». Au Berlaymont, le QG de l’exécutif communautaire, l’un de ses porte-parole renchérit: «On se bat… en mode défensif. Le meilleur exemple est le plan européen de réinstallation des 120 000 migrants. Nous l’avons initié. Il a été accepté en septembre 2015 (contre les pays d’Europe centrale). Mais on ne peut pas imposer son application. On est les spectateurs de notre impuissance.»

Du coté de la place du Luxembourg, où se trouve la Mission suisse auprès de l’Union européenne, ces défaites de la Commission ne suscitent pas beaucoup de larmes. «Beaucoup d’eurocrates croient qu’ils ont encore raison contre les peuples. C’est dommage. Ils doivent revenir sur terre. Combien de fois les avons-nous entendus, en privé, dénigrer l’égoïsme des Suisses. Vont-ils, demain, dire la même chose à leurs interlocuteurs américains, une fois que Donald Trump aura pris ces fonctions?» lâche un diplomate helvétique de haut niveau. Dur.

Libération de la parole anti-UE

«On joue un peu les pompiers depuis l’élection de Jean-Claude Juncker», admet un proche collaborateur du président luxembourgeois de la Commission. Et d’énumérer les épreuves: le scandale Luxleaks sur les pratiques fiscales du Grand-Duché, l’embauche de l’ancien président José-Manuel Barroso par la banque Goldman Sachs, le Brexit britannique, les récentes remarques «racistes» du Commissaire allemand Günther Oettinger sur les «bridés» asiatiques… «L’élection de Trump va encore plus libérer la parole anti-UE, prédit notre interlocuteur. On va avoir besoin d’amis solides pour traverser, en 2017, la tempête politique des élections française et allemande.»

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Jean-Claude Juncker en est conscient. Le Luxembourgeois, dernier rescapé de l’ère glorieuse Kohl-Mitterrand, préfère donc pour l’heure éviter les affrontements avant d’entamer au printemps les négociations sur le Brexit, puis de savoir qui sera son interlocuteur à l’Elysée en mai 2017, et à Berlin à l’automne. Il craint aussi un échec de Matteo Renzi au référendum italien du 4 décembre, sur lequel capitaliserait aussitôt le Mouvement 5 étoiles de Beppe Grillo.

Est-ce pour cela que le très influent chef de cabinet de Jean-Claude Juncker, l’allemand Martin Seylmayr, invité le 10 novembre par l’Université de Zurich, s’est montré plutôt conciliant? «Ne pas déclarer les hostilités n’est pas toujours un aveu de faiblesse, nuance Jean Russotto. Le Brexit a aussi coalisé des forces au sein de la Commission pour la défense des quatre libertés (libre circulation des biens, des capitaux, des services et des personnes) essentielles pour les nouveaux pays membres.»

«Si la Commission se préoccupe d’avenir, elle doit regarder les choses en face. Les jeunes générations, hormis une élite étudiante, sont de plus en plus souverainistes, commente Alexandre Devecchio, auteur des «Nouveaux enfants du siècle» (Ed. du Cerf). On n’est plus du tout dans «L’Auberge espagnole», le fameux film sur la génération Erasmus. On a oublié que ces bourses d’études ne concernent au final que très peu de jeunes.» Et d’ajouter: «Trump, ce n’est que le début de la vague.» La digue bruxelloise n’a pas fini d’être assaillie.


«L’UE a besoin de nouveaux dirigeants»

Pour l’universitaire belge Jérome Jamin, les institutions communautaires ont peut-être atteint «le point de non-retour»

Son dernier livre sur «L’Extrême droite en Europe» (Ed. Bruylant) dissèque la puissance des populismes à l’œuvre sur le Vieux Continent. Avec l’Amérique de Donald Trump, Jérôme Jamin prédit d’autres séismes.

- La Commission Juncker est-elle condamnée à reculer devant les refus des peuples européens?

- Politiquement, je ne vois pas comment la solution peut venir des dirigeants actuels de l’UE. Jean-Claude Juncker est l’incarnation de la vieille Europe fédérale qui avance toujours plus sans réaliser les frustrations qu’elle suscite. Comment oublier, par ailleurs, qu’il a bâti sa carrière politique sur le succès d’un Luxembourg symbole de la mondialisation financière, offrant avant tout des facilités fiscales aux sièges des multinationales? Ajoutez à cela la décision de son prédécesseur, José Manuel Barroso, de rejoindre la banque Goldman Sachs et le tableau devient accablant! La force des mouvements populistes est qu’ils dénoncent de vrais problèmes. Or il y a un problème Juncker-Barroso! Sans nouveaux leaders, sans figures nouvelles capables d’inspirer confiance face aux Trump et autres Poutine, les institutions communautaires risquent d’atteindre le point de non-retour.

- Donald Trump a très vite reçu à New York Nigel Farage, le leader de l’UKIP britannique. Redoutable association?

- Pour l’UE, le discours viscéralement antieuropéen de l’UKIP est un poison. Il est d’autant plus dangereux qu’il a, comme Donald Trump aux Etats-Unis, le soutien d’une partie des élites financières, et qu’il concentre le tir sur un sujet devenu explosif dans tous les pays européens: l’immigration. Les partis d’extrême droite traditionnels, comme le Jobbik hongrois ou Aube dorée en Grèce, restent pour l’heure cantonnés aux marges. Les partis d’extrême droite «normalisés» comme le Front national de Marine Le Pen, ou le Parti de la liberté de Geert Wilders aux Pays-Bas, se positionnent beaucoup sur la question de l’islam. UKIP et les partisans du Brexit parient, eux, sur la désintégration de l’Union. Or si l’Amérique de Trump les soutient…

- Les fédéralistes européens, en face, sont définitivement hors jeu?

- Qui peut croire aujourd’hui que l’UE marchera mieux si l’on passe par-dessus les peuples pour imposer une structure fédérale? La réalité est que l’Europe est devenue inaudible. Plus grave: une majorité d’électeurs européens ne veulent plus que leur avenir soit écrit d’avance. Ils ne souscrivent plus à l’idée que l’UE sera toujours là demain. Le fédéralisme, c’est dire que le jeu est plié. Que rien ne changera. Or aux Etats Unis Donald Trump a justement été élu parce qu’il a promis de tout changer.

(Propos recueillis par R. W.)