Une vague de 3,5 mètres, emportant quelque 63000 personnes dont 22464 sont officiellement décédées. Le bilan définitif du cyclone Nargis qui s'est abattu sur la Birmanie dans la nuit de vendredi à samedi pourrait, selon Save The Children, dépasser 50000 morts. Des télécommunications hors service depuis vendredi soir. La destruction des routes et ponts d'un pan entier du pays, laminé par un tel raz de marée que les photos satellites de la NASA montrent une côte maritime dont le dessin s'est modifié.

L'histoire bégaye. Comme à Aceh (Indonésie) en décembre 2004 après le tsunami, le pouvoir birman a reçu de l'étranger, notamment de l'Inde, les messages d'alerte qui annonçaient dès jeudi l'arrivée prochaine du cyclone Nargis. Et, répétant le drame indonésien, la junte n'a pas pu - pas voulu? - en tenir compte.

Mardi, comme ce fut le cas à Sumatra il y a plus de trois ans, une seconde vague monte vers la ville sinistrée de Rangoon: celle des déserteurs, fonctionnaires et militaires qui, malgré l'interdiction formelle de quitter leur poste avant le référendum constitutionnel de samedi prochain, ont choisi de défier le pouvoir en place et de courir au secours de leurs proches, de leur famille. Au Ministère de l'éducation, les abandons de poste s'effectuent «avec l'approbation tacite des supérieurs», note le quotidien Irrawaddy. Nos confrères birmans révèlent que du personnel militaire, dont certains officiers peu gradés, a bravé les probables sanctions disciplinaires et déserté un dépôt de la nouvelle capitale Naypyidaw, située à 320 kilomètres au nord de Rangoon.

Ce mouvement spontané est compréhensible: pour rappel, Naypyidaw, cœur du régime, est une ville artificielle, construite de toutes pièces et imposée aux fonctionnaires en novembre 2005. Les familles de ces individus, leur histoire, reste cependant enracinée à Rangoon. Or ils n'en reçoivent plus aucune nouvelle depuis cinq jours. Ces désertions trahissent deux autres choses: d'une part, le manque de confiance inquiétant des fonctionnaires dans leurs propres secours publics; d'autre part, la fragilité objective de la junte qui, dans l'immédiat, doit ignorer de quels services publics, de quelles unités militaires elle dispose vraiment.

Ainsi, la Birmanie traverse à son tour ce vide de pouvoir, cet appel d'air qui, à Aceh, a imposé en neuf mois la fin de la guerre et une révolution sans coups de feu. Cet enjeu à peine crypté peut expliquer pourquoi la junte a depuis lundi largement ouvert ses frontières à l'aide bilatérale d'urgence des pays «amis» et voisins - Thaïlande, Inde, Chine - mais obligeait encore hier les «équipes d'experts étrangers [venant en Birmanie] à négocier avec le Ministère des affaires étrangères et les plus hautes instances», dixit le ministre birman de la Protection sociale.

Deux bâtiments de la marine indienne devraient atteindre Rangoon ce mercredi et commencer à distribuer leur aide d'urgence. L'armée thaïlandaise a expédié des rations alimentaires vers la Birmanie, et la Chine voisine a promis une aide d'urgence substantielle, à hauteur d'un million de dollars. En revanche, la première offre américaine d'aide d'urgence est restée sans grand effet, la junte insistant sur le contrôle des experts américains envoyés dans leur pays. Les Nations unies ne sont guère mieux loties: le Programme alimentaire mondial (PAM) a éprouvé hier des difficultés persistantes à obtenir les visas requis pour ses experts venus de l'étranger, et ce n'est qu'en toute fin de journée, quatre jours après le début du sinistre, que Genève a pu annoncer un déblocage fragmentaire de la situation: avec l'aide de MSF-Pays-Bas, 30 tonnes d'aide alimentaire ont commencé à être distribuées dans la zone de Rangoon, sur base des stocks du PAM prépositionnés dans le pays. Une première évaluation du PAM parle pourtant de dégâts «terribles» et d'un «défi logistique énorme». L'Organisation mondiale de la santé (OMS) craint pour sa part des vagues de malaria, troubles respiratoires, diarrhées.

Si la Birmanie ouvre ses portes, c'est un nouveau «tsunami de l'humanitaire» qui s'annonce: les principales offres d'assistance viennent de l'Union européenne (2 millions d'euros) et des Etats européens (plus de 5 millions d'euros) ainsi que du Canada. Mais la Birmanie sera-t-elle prête pour cette «autre vague»?