Quand la réalité est modelée par une fiction télévisuelle… Ce jeudi 25 novembre avait lieu en France la première Journée de la jupe, agendée en référence à la Journée internationale contre la violence faite aux femmes. A l’origine de l’initiative, l’association Ni putes ni soumises (NPNS) a rassemblé 140 000 adhérentes sur Facebook, indiquait une nouvelle relayée par Le Télégramme, et comptait marquer l’occasion par une grande vente aux enchères de jupes de stars au Palais de Tokyo, jeudi soir. Le produit de cette vente, précise Elle, «servira à louer des appartements-relais pour des femmes victimes de violences, en attendant qu’elles retrouvent un toit».

Quant au retour à la jupe, il s’agit de prôner un fier abandon du pantalon pour affirmer une féminité jugée bridée, voire menacée. On se sait vraiment si, par la froidure de novembre, le mot d’ordre a été massivement suivi, mais il ne manque pas de piquant. Entre autres, parce qu’il sort tout droit d’un téléfilm.

Bien sûr, il y a un précédent, prévient l’historienne Christine Bard, interrogée par Libération: «Le printemps de la jupe existe depuis 2006: c’est une très belle initiative, partie d’un lycée agricole près de Rennes. Les élèves y sont amenés à réfléchir aux relations entre les sexes, au sexisme, à la violence.»

Cependant, et le fait n’a pas toujours été relevé ce jeudi, la notion même de «journée de la jupe» émane d’un film événement produit et montré par Arte en mars 2009. Le Temps en avait fait l’éloge lors de sa sortie en DVD. Ecrit et réalisé par Jean-Paul Lilienfeld, «La Journée de la jupe», c’est son titre, raconte comment Sonia Bergerac, une enseignante à bout de nerfs (Isabelle Adjani, stupéfiante), prend en otage sa classe après avoir découvert un revolver dans le sac de l’un de ses élèves. Durant le huis clos, des années de non-dits, de vexation et d’impuissance refont surface dans l’esprit et les paroles de la prof, révoltée par la violence et le machisme régnant dans le lycée.

Le film a ulcéré une partie de la critique, notamment parce qu’il s’abstient de tout jugement envers l’héroïne, et parce qu’il n’épargne pas ses élèves. Fiction de droite, ont conclu certains (un jugement forcément péjoratif). Ce qui rend, au demeurant, son indirect parrainage d’un événement de NPNS d’autant plus cocasse.

Il y a pourtant une logique… dans la fiction: le concept donnant son titre au film est brièvement mentionné par Sonia Bergerac, qui ne supporte plus le fait de se faire traiter de «pute» à chaque fois qu’elle vient enseigner en jupe – ce qui est le cas le jour de sa prise d’otages. Il faudrait donc, dit cette figure en perdition, instaurer une journée de la jupe. Un jour de la fierté féminine. Encore un point du scénario qui a soulevé l’ire de certaines critiques; après des décennies de combat pour obtenir le droit de porter le pantalon, voici que le féminisme reviendrait à une question de robe?

Précisément, il en va même d’une résistance, affirme Sihem Habchi, la présidente de NPNS, dans France Soir: «Il s’agit de reprendre un combat féministe. Nous appelons toutes les femmes à se mettre en jupe par solidarité avec celles qui se font insulter, agresser dans la rue, mépriser dans leur famille ou discriminer sur leur lieu de travail parce qu’elles affichent leur féminité. Dans les cités, les filles se cachent sous des joggings amples pour avoir la paix, mais au-delà des quartiers, dans les entreprises, en politique, les femmes gomment leur féminité pour être prises au sérieux. Il est temps de reconquérir ce territoire perdu qu’est notre corps.»

Reprenant une expression lancée par Isabelle Adjani elle-même (l’actrice, là, pas son personnage), la militante assure que «la jupe, c’est anti-burqa», et ajoute: «Dans toutes les religions, les femmes sont identifiées à la tentation, à la provocation. Les attributs féminins y sont traqués et masqués.»

Le slogan «toutes en jupes!» n’a pas manqué de provoquer moult sarcasmes sur le Web, que résument le Nouvel Obs et le post. «Je suis restée en chemise de nuit à la maison, ça compte?», ricane une internaute sur la page Facebook. «C’est qui le débile qui a annoncé la journée de la jupe en plein milieu du mois de novembre? La journée du décolleté se fera en février?», peste une twitteuse.

La démarche illustre pourtant un paradoxe de l’époque, juge L’Express: «Dans les années 1960, Yves Saint Laurent libérait les femmes en leur proposant le port du pantalon. Cinquante ans plus tard, la tendance s’inverse et c’est la jupe que les femmes délaissent par crainte des remarques sexistes, voire des agressions. Dans les collèges et les lycées, les adolescentes optent pour le jean tandis qu’au bureau, les salariées réfléchissent à deux fois avant d’oser la mini.»

L’hebdomadaire est allé jusqu’à consacrer un débat interne à la question de la jupe, et il cite plusieurs témoignages de journalistes et autres collaboratrices. Parmi lesquelles Julie, qui tente de résumer le dilemme: «En porter une revient vite à passer pour une allumeuse. Pis, c’est s’exposer à des remarques désobligeantes. […] A l’inverse, ne jamais arborer de jupe complique la mise en avant de sa féminité.»

L’historienne Christine Bard, toujours dans Libération, formule la contradiction sous un autre jour: «Des filles l’évitent, pour ne pas avoir une réputation de fille facile, d’allumeuse. Paradoxalement, la jupe est encore dans une perspective religieuse traditionaliste un vêtement obligatoire pour les filles, dans certaines écoles privées. Deux perceptions radicalement opposées de la jupe coexistent.»

La spécialiste du féminisme met ainsi en garde: «La jupe, après avoir été symbole du sexisme, peut-elle devenir celui de l’antisexisme? C’est possible, mais le risque est grand de recréer une assignation identitaire. La «fierté féminine» peut servir des objectifs politiques progressistes autant que conservateurs (voir Sarah Palin et les tubes de rouge à lèvres brandis dans ses meetings)».

Où qu’elle se trouve, dans les reliques d’un scénario de téléfilm, dans les limbes désormais éternelles du récit, Sonia Bergerac doit se sentir victorieuse, enfin.