Lorsqu’il est arrivé à Guantanamo, fin octobre 2002, il n’avait qu’une petite moustache d’adolescent. Presque huit ans plus tard, c’est un Omar Khadr à la barbe islamique nourrie qui a comparu mercredi aux audiences préliminaires de son procès. Le procès lui-même, devant un tribunal d’exception, devrait se tenir cet été. S’il a lieu, il sera le premier de ce type à se dérouler sous la présidence de Barack Obama après que le président avait promis de mettre fin à ce type de justice et de fermer le camp de Guantanamo. Mais quoi qu’il en soit, le procès sera «d’exception»: lorsqu’il a été arrêté par les Américains en Afghanistan, à moitié mourant sous des décombres, Omar Khadr n’avait que 15 ans.

Traitement particulier

L’histoire d’Omar Ahmed Khadr, de nationalité canadienne né à Toronto, a été l’une des plus médiatisées parmi celles des 779 détenus passés par Guantanamo ou encore en détention. Il est l’un des rares dont les enquêteurs soient sûrs qu’il a rencontré Oussama ben Laden dans les montagnes afghanes. Et pour cause: amené par son père en rupture de ban avec l’Occident, le jeune Omar jouait avec les enfants du chef d’Al-Qaida, avant d’avoir été engagé précocement comme interprète par l’organisation terroriste.

Omar Khadr est principalement accusé d’avoir tué un soldat américain en lançant une grenade au cours d’une furieuse bataille où il fut, croyait-on, le seul survivant du côté des talibans. Sa cage thoracique était ouverte de part en part, et les Américains le crurent d’abord mort.

Transféré à Guantanamo, son statut de «tueur d’Américains» lui a valu un traitement tout particulier, assurent ses avocats. Interrogé plus de 140 fois, privé de sommeil, ligoté au sol, traîné dans sa propre urine… Son jeune âge n’était pas un problème. «On va te renvoyer à Bagram. Là-bas, ils aiment bien les petits garçons», lui disaient les gardes, en référence à la prison d’Afghanistan, où il avait été détenu dans un premier temps.

Devant les critiques qui se faisaient de plus en plus bruyantes sur le traitement subi par cet «enfant-soldat», des enregistrements vidéo, découverts par les Américains sur les lieux du combat, sont soudainement apparus publiquement. Ils montrent un jeune Omar Khadr, sourire jusqu’aux oreilles, en train de placer des mines sur le bord d’une route. Il a été établi depuis lors que la «fuite» venait tout droit du bureau de l’ancien vice-président américain Dick Cheney.

En revanche, une autre «fuite» a aussi révélé, lors d’une audition précédente du procès, que les Américains n’avaient aucune preuve concrète de la culpabilité d’Omar Khadr. Un document, remis par erreur à la presse, concluait ainsi que le lanceur de la grenade qui tua le soldat n’avait pas été identifié.

Encombrant pour Ottawa

Les auditions qui se sont ouvertes hier visent à établir si les aveux arrachés au prévenu pourront être utilisés au procès malgré le recours à la torture. Des membres des familles de victimes américaines ont été amenés à Guantanamo, pour assister aux comparutions, comme cela était déjà le cas sous l’administration précédente. Après avoir manqué à sa promesse d’en finir avec les tribunaux d’exception, l’administration de Barack Obama a certes décidé de les réformer, pour les rendre plus transparents et conformes au respect des garanties des prisonniers. Mais, selon les organisations de défense des droits de l’homme, tout l’exercice est «vicié» du fait qu’il s’appuie sur le système mis en place par l’administration Bush.

Au-delà d’un transfert possible vers la justice civile (dont une bonne partie de l’Amérique ne veut pas), l’une des échappatoires consisterait, pour Barack Obama, à obtenir un rapatriement d’Omar Khadr par le Canada. Hier, il semblait toutefois que les avocats avaient refusé un «marché» dans ce sens, qui exigeait à leur client de plaider coupable en échange d’une libération et d’un retour au Canada d’ici à cinq ans.

Jusqu’ici, les autorités du Canada ont farouchement refusé de voir rentrer Omar Khadr, malgré les actions en justice des avocats, qui sont allés jusqu’à la Cour suprême. Bien plus: selon la presse canadienne, Ottawa aurait déjà déboursé plus de 1,3 million de dollars américains pour s’assurer que son encombrant ressortissant ne revienne pas au pays.